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La notion de justice est difficile à cerner d’un point de vue individuel, et le contraste avec la procédure du système américain que les français ont appris à connaître ces derniers mois met le doigt sur la distinction entre justice et vengeance.

Ce qui a surpris dans un premier temps est que dans la procédure pénale américaine ce n’est pas la plaignante qui accuse mais l’État par l’intermédiaire du procureur. Cela souligne avec insistante le fait que la justice se rend au nom de la société et non pas d’un particulier: il s’agit de trancher les comportements acceptés socialement et non pas demander dommage et réparation pour un préjudice subit, ce qui intervient dans la procédure civile. Vouloir remplacer les juges et décider soi-même ce qui est Bien ou Mal ou ce que l’on accepte ou pas n’est pas rendre justice mais se venger. Vengeance qui est le terreau de l’injustice et du désordre social.

Dans l’affaire DSK, la justice a tranché et acté un non-lieu. Dire cela n’est pas dire que le prévenu n’a pas commis d’acte mais c’est dire qu’il est impossible de justifier que cet acte relève d’un crime ou d’un délit répréhensible socialement. Tout au plus l’acte est-il “déplacé » mais ne remet pas en cause les fondements des interactions sociales tolérables et tolérées.

La justice en tant que telle ne relève pas de la morale au sens religieux du terme. La justice ne tranche pas le Bien ou le Mal avec une capitale mais le bien et le mal selon la société et encore par abus de langage.  La justice se contente de manifester la norme sociale d’un groupe donné, ni plus ni moins. Cela signifie qu’il est possible de ne pas être en accord avec cette norme et donc de s’exclure de ce groupe ou de vouloir le réformer pour changer le système de normes et de règles qui scelle le pacte et le contrat social.

Une fois que la justice a tranché selon cette norme, la règle veut que tout membre du groupe relevant de cette norme, accepte cette décision au nom de la société. Cette décision doit être aussi franche que le jugement et ne souffre d’aucune nuance. Soit la décision est acceptée soit elle est rejetée en bloc. Ce caractère absolu de la justice est nécessaire pour préserver la cohérence et mettre un terme à une régression ad infinitum de l’incrédulité. La paradoxe carollien de la tortue qui comprend le verdict et en reconnaît la validité mais ne l’accepte pas touche aussi bien la déduction logique que la décision de justice [What the Tortoise Said to Achilles, Lewis Carroll] . Ne pas accepter la décision de la justice c’est vouloir faire vengeance et passer outre la société, douter de la capacité à la justice d’évaluer un acte ou un fait vis-à-vis de la norme sociale et vouloir qu’elle le fasse suivant un critère absolu et transcendant de Bien et de Mal et donc confondre justice et morale. Mais aussi c’est penser que la rumeur est suffisante pour justifier une réponse à un acte, un fait ou un comportement, alors même que le propre de la rumeur et de ne pas être justifiée, c’est donc demander justice sans justification et revêtir l’attitude de la tortue.

L’acceptation d’un décision de justice demande du temps.

Or mémoire et temps ne font pas nécessairement bon ménage, paradoxalement. La mémoire exige un tri et une sélection d’éléments à retenir, et ceux qui sont considérés moins importants, moins intéressants ou moins pertinents s’estompent peu à peu ou être tout à fait oubliés. Et avec une bonne communication et une dose de manipulation il est possible de forcer à la sélection de certains faits, par lavage de cerveau, propagande, dissimulation d’information ou autre méthode.

En politique, l’un des moyens d’effacer la mémoire des citoyens s’appelle la “traversée du désert »: en se mettant à l’écart et en se faisant oublier un peu le pubic fini ou bien par vous oublier ou bien par oublier ce qui l’avait amené à vous déprécier. Ainsi avec du temps, des informations savamment dissimulées, tues ou romancées il est possible pour un ancien premier ministre condamné de redevenir ministre au bout de quelque temps, et c’est comme cela que des ministres en exercices ne sont pas aussi irréprochables au yeux de la justice tout en restant en exercice (par exemple un article déjà ancien de l’Express avec la liste des personnalités politiques condamnées et élues, ou ici un diaporama de 20 Minutes).

Dans le même ordre d’idée un footballeur comme  Franck Ribéry ou Karim Benzema peut avoir eut recours aux services d’une prostituée mineure (la fameuse Zahia) sans pour autant que cela porte à conséquence sur leur carrière, Franck Ribéry venant par exemple d’être rappelé pour porter les couleurs de l’équipe de France de football. Cela est probablement rendu possible autant par ses capacités propres et son talent que par l’oubli de la part du public de ce comportement déplacé (dépêche AFP reprise par Le Point).

En définitive qu’importe l’évaluation d’un comportement, d’un fait et d’un acte au regard de la morale absolue (si jamais cette notion a un sens) pour la société s’il est conforme à la justice, c’est-à-dire, par abus de langage là encore, conforme à la morale sociale. Et la justice est passablement ennuyeuse pour une large portion du public qui tend ou bien à ignorer ou bien oublier ses décisions.

Suivant ce qui précède, aux vues des qualités et des compétences de Dominique Strauss-Kahn il est fort à parier qu’après une traversée du désert il puisse à nouveau exercer des responsabilités politiques de premier plan. Comme quoi la morale et la mémoire ne sont pas un couple bien fidèle.


Il y a 50 ans était érigé le mur de Berlin.

Les partisans de la liberté qui se placent volontiers du bon côté du monde et de la morale (l’axe du bien versus l’axe du mal) se sont érigés contre cette infamie arguant de la faiblesse de celui qui ne peut regarder son ennemie en face et ne peut écouter le libre penseur qu’une fois dûment bâillonné. Toute séparation est un aveu d’échec et entérine l’impossibilité d’une relation capable de faire de la place pour chacun des participants. Le paradoxe de l’ennemie est qu’il est une relation monadique contrairement à toute relation cumminicationnelle normale qui implique au moins un autre participant que soi-même. L’ennemie est celui qui nous met nous-mêmes en échec dans la mesure où il nous montre une faille, une incapacité ou une impossibilité de faire de la place pour autrui sans devoir le nier ou l’exclure de notre environnement. L’ironie étant que pour se faire il est bien souvent nécessaire de restreindre notre propre environnement, incapables que nous sommes de pouvoir exclure tout à fait l’autre de la réalité. Et cette crainte de l’autre n’est en définitive qu’une crainte de nous-mêmes, crainte devant notre faiblesse à lui faire face.

Le second paradoxe attaché à cette relation est sa justification: l’axe du bien n’hésite pas à user de torture, de terrorisme d’état, de violence et de guerre sous couvert d’une légitimité particulière: le mal ne doit jamais gagner donc tous les moyens sont bons pour justifier son extermination et son éradication, fussent-ils plus violents que ceux qu’il emploie lui-même. Cette conception repose sur une notion essentialiste de la morale: quelqu’un de bon l’est toujours et nécessairement sans pouvoir changer d’état, l’inverse en découlant.

Ainsi le mur de Berlin fut le mur de la honte parce qu’édifié par les soviétiques et donc nécessairement mauvais. Sur la même base de raisonnement, ceux qui partagent cet avis accepteront sans problème que le mur israélien en construction depuis 2002 afin de se séparer des territoires palestiniens (mur israélien)  ou bien la grille construite par les États Unis d’Amérique pour renforcer leur frontière avec le Mexique (mur américain), sont nécessairement du bon côté de la morale, mais condamneront celui de la junte birmane d’avec le Bangladesh (mur birman). En fait, tout dépend de quel côté on regarde le mur.

Évidemment que d’un côté on dira que le mur à pour fonction d’empêcher l’ennemie de venir (et c’est bien la justification que donnent les gouvernements américain et israélien) et de l’autre que c’est pour empêcher les gentils de sortir. Qu’importe puisque du moment que la séparation est actée et matérialisée la relation est coupée, l’autre est nié et le problème n’est plus censé se posé, réglé qu’il est par la séparation.

L’erreur est là. Elle est de penser que nier l’autre suffit pour s’en débarrasser. L’amoureux éconduit sait que ce n’est pas le cas et que l’absence est souvent bien plus envahissante. Les sciences cognitives nous montre qu’il est plus facile de remplacer une croyance en disharmonie avec son système avec une plus forte que d’essayer de la supprimer. Essayer de ne plus penser à quelque chose: voilà un beau paradoxe pragmatique.

L’histoire est une forme de communication et tout comme la séparation est un aveu d’échec relationnel et proxémique: la discrimination, l’ostracisme, le protectionisme et l’isolement finissent toujours par asphyxier celui qui croyait se protéger.

L’URSS a fini par s’écrouler par elle-même non pas parce qu’elle était physiquement construite sur de l’argile mais parce qu’elle a fini épuiser son énergie en refusant de la renforcer au contact des autres. À vouloir vaincre sans combattre on fini par se défaire contre soi-même.

Le bon sens veut qu’il faut agir de sorte de ne pas avoir d’ennemie. Il serait hasardeux de penser que le compromis à tout prix ou la démagogie permet de la réaliser. D’ailleurs une autre maxime affirme avec sagesse que si j’ai pardonné à tous mes ennemies, j’en garde la liste.

L’erreur est d’adopter un système statique de pensées et de valeurs. L’essentialisme morale entrave l’action jusqu’à la nier et conduit à l’aveuglement et à la délusion. Les USA considèrent par exemple qu’ils sont nécessairement du côté du bien parce que leurs valeurs ont toujours gagnées et vaincues sur celles qu’ils combattent. Ils en prennent pour preuve leur victoire sur le nazisme sans penser le Vietnam, la Corée, l’Irak ou l’Afganistan comme des échecs. L’état d’Israel considère qu’il est légitime de ne pas reconnaître et de parquer les palestiniens sous prétexte qu’il ne peut faire du mal du fait des horreurs de la Shoah.

Cependant les mêmes fautes sont comises. Tout comme les camps de la mort n’ont pu exterminer la vie, une séparation ne peut anéantir une relation. Elle ne fait que bloquer et entraver la situation et finalement la scléroser, l’aggraver, la figer et la rendre explosive.

Penser la dynamique de la relation c’est être en mesure de la faire évoluer, de la modifier, de la transformer afin de la rendre viable, acceptable, harmonieuse ou tout simplement compatible avec soi, c’est-à-dire avec notre système de valeurs, ce que nous croyons, pensons, voulons, acceptons, désirons. Mettre un terme à une relation reste une option de communication, mais cela ne revient pas à la nier mais à la terminer; la nuance est de taille. Car alors il est possible de passer à autre chose, sans remord ni regret et de pouvoir construire sur des bases saines et solides. Cela demande un effort d’ouverture à l’autre mais aussi et surtout à soi.  Mais que vaut-il mieux: être respecté des autres ou croire qu’on en est craint?

Alors, en ce jour de commémoration du cinquantième anniversaire de l’édification du mur de Berlin, essayons d’appliquer les réflexions qu’il a suscité aux autres murs encore debout.

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