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La lutte contre la solitude est Grande Cause Nationale 2011. Une étude de l’INSEE de 1999 faisait ressortir que 30% des français vivent seuls et un rapport de la Fondation de France souligne qu’un dixième de la population a moins de trois conversations privées par an. À l’heure des NTIC (nouvelles technologies de la communication), des mobiles, SMS, Facebook, Google+, Meetic et autres réseaux sociaux, il est légitime de se demander comment est-il encore possible de rester seul au XXIe siècle.

Évidemment, si la réponse était simple quelqu’un aurait déjà ouvert un site internet et déposé le brevet.

La question de la solitude et de l’isolement est à rapprocher de celle plus large du tissu social et du vivre ensemble, mis à mal ces derniers temps. Les révoltes urbaines, les velléités protectionnistes suscitées par la cherté de la vie, encouragent un sentiment xénophobe latent quand il ne tourne pas franchement au massacre comme sur l’île d’Utøya. Ce sentiment est celui de ne plus se sentir à sa place dans son environnement et se reporte sur le ressentiment que l’autre occupe sa place ou bien que son espace est limité par autrui. Bien entendu cela repose sur une psychologie quelque peu simpliste égocentrée et statique qui pense qu’un environnement nous est dû et que nous en occupons le centre. Les problèmes surgissent assez vite lorsque plusieurs centres du monde occupent le même monde et doivent cohabiter.

Les études sur la solitude et l’isolement montrent combien il est facile de casser du lien social, que celui-ci est fragile et se rompt aisément. Cela indique par contraste que le lien social ne peut se maintenir de manière passive. En fait c’est un peu comme un héritage: si les descendants comptent uniquement sur l’apport des ascendants pour leur fortune très vite celle-ci va s’épuiser et les laisser sur la paille. La fortune exige de la faire fructifier et travailler et donc un effort pour se maintenir et croître. Le lien social exige de consolider les relations existantes et d’en former d’autre au risque de s’étioler et de disparaître tout à fait, d’ennui ou de mort naturelle.

Mais un autre facteur entre en jeu, celui de la réalité. Les rapports humains exigent une réalité qu’il faut entendre de la manière la plus basique et primaire qui soit. Un bon repas n’est pas un repas virtuel mais un repas qui rempli la panse et satisfait les papilles. Et cela est valable pour tous les échanges, des plus primaires au plus subtiles: un salut est une caresse interactionnelle sociale plus efficace si il est dit de vive voix que s’il est lue sur un écran, le frisson dans le dos n’est pas le même, tout comme les relations sexuelles sont toujours plus intenses en vrai qu’en virtuel.

Cette réalité renforce les interactions simplement parce qu’elle les placent dans un même espace et un même temps. Plus que des intérêts ou des mots, nous partageons alors un même environnement, un même monde, les interactions ont alors des conséquences directes sur nous et notre monde sans qu’il soit possible de s’y dérober simplement en appuyant sur une touche et en zappant à autre chose. L’espace et le temps réels, ceux de notre environnement immédiat, lieu de nos actions et de nos échanges, ont une texture et une consistance plus tangible de toute autre, surtout virtuelle, mais ils sont aussi plus exigües et lents que les autres le laissent espérer. Si l’internet peut donner l’illusion de l’omnisciente et de l’omnipotence, notre savoir réel et notre mobilité le sont nettement moins. Et c’est heureux car ils sont justement limités par la réalité, c’est leurs spécificités dans un ici et maintenant les déterminent contrairement aux possibles abstraits qui restent indéterminés et indécis, donc intangibles et inatteignables. Mieux vaut moins mais réel que beaucoup mais jamais.

Le repli sur soi est un aveu d’échec et d’impuissance et une forme de régression. C’est ne pas être capable d’admettre et d’accueillir autrui dans son environnement, ne pas savoir partager et s’ouvrir et finalement s’enfermer, s’étioler et dépérir seul, isolé des autres. S’ouvrir présente un risque, immense, celui de partager son monde et donc de devoir le réviser au contact d’autrui pour lui laisser une place et un espace de communication, d’entente et de partage, qui implique une compatibilité possible entre ces deux manière des penser et concevoir le monde, ce qui suppose de prendre du recul avec soi-même et d’accepter le cas échéant de modifier un peu sa vision du monde ou bien de la défendre face à l’autre qui la remet en cause et la fragilise. Mais c’est tout là l’intérêt des rapports sociaux et qui en fait toute la richesse. C’est parce qu’ils ne sont pas déjà acquis qu’ils permettent d’évoluer.  C’est une ruse de la nature pour opérer l’évolution de l’espèce. S’y soustraire est perdre la partie de la sélection naturelle.

Les NTIC ont fait croire que les rapports sociaux ne pouvaient se passer d’elles ou bien parce qu’ils n’étaient pas dignes d’intérêt sans elles ou bien même qu’ils étaient carrément impossibles. De nos jours il est plus facile d’espionner nos voisins que de leur dire bonjour. Il est vrai que les NTIC facilitent la tache comme n’importe quel outils rend plus simple une action laborieuse. Qui songerait planter un clou avec la main quand il dispose d’un marteau? Téléphoner à un ami à l’autre bout de la Terre est plus efficace que d’essayer de crier assez fort. Mais cela n’empêche pas que pour utiliser un marteau il faut déjà avoir un clou, un téléphone, un interlocuteur.

En somme les NTIC en tous genres ne sont que des outils qui optimisent des interactions mais en aucun cas s’y substituent. Le mieux est donc de commencer par le commencement et de faire comment avant en essayant sans. Avant de conduire une super-car il est bon d’apprendre avec un véhicule plus modeste.  L’exercice est plus sérieux et profond qu’il n’y paraît. Lorsque je demandais aux étudiants en cinéma de réfléchir au film qu’ils feraient s’il y avait une coupure de courant où s’ils étaient coincés dans un endroit sans électricité, ils ne savaient quoi répondre. Dépendre d’une technique, d’une technologie, d’un outil ou de tout autre élément contingent de son environnement est courir le risque de perdre un moyen action au moindre changement de cet environnement. Or une panne de courant n’est pas aussi rare que ça si j’en crois les excuses invoquées pour ne pas rendre les devoirs à temps. La question est toujours la même: que puis-je faire de moi-même sans devoir attendre un deus ex machina? Comment réaliser un film avec les moyens du bord? Si vous parvenez à répondre positivement à cette énigme alors vous ferrez un très bon film avec un meilleur matériel, sinon malgré le meilleur matériel possible nous ne saurez pas plus en faire un qu’avec ce que vous avez déjà. Il en va de même pour toutes autres actions, inclues les interactions humaines.

Il est plus facile de dire les choses que de les faires. Certes, et la critique manquera pas de dire que cela ne répond pas à la question de savoir où et comment on trouve des amis.

En fait, nommer les choses permet déjà de répondre en partie à cette interrogation. Si le problème réside dans la manière de voir, de penser et de structurer l’environnement, avant d’essayer de le meubler et de le peupler, il faut le penser ou le repenser. Croire qu’il suffit de fermer les frontières et d’expulser l’étranger pour faire baisser le chômage c’est s’aveugler sur le pourquoi du chômage. Croire qu’il suffit de s’inscrire sur un site de rencontre pour trouver l’amour c’est se méprendre sur ce qu’est l’amour. Il faut s’interroger sur les fonctions et les actions admises, requises et acceptées comme méritant d’être rétribuées pour résoudre le chômage. Peut-être s’apercevra-t-on alors que des personnes perçoivent un salaire alors qu’elles ne font rien et que d’autres sont indispensables alors qu’elles ont taxées de fainéantes (songez au nombre de malades guéris à moindre coup lorsqu’en 1992 l’Organisation Mondiale de la Santé a déclassifiée l’homosexualité comme maladie). Et cette nouvelle cartographie sociale ne sera pas qu’un simple tour de passe-passe si elle faite correctement. Tout comme l’amour ne peut se trouver que s’il est penser en tant que tel, c’est-à-dire non pas comme un idéal béat de conte de fée, mais comme le partage d’un sentiment s’épanouissant dans la magnificence de l’autre: plus que le bonheur propre et égoïste l’amour et l’ouverture à l’autre gratuite et totale dans l’affirmation de soi à travers autrui. L’amoureux jouit du bonheur de son partenaire sans jalousie et c’est ce qui le rend lui-même heureux. Tant qu’il n’a pas compris cela et n’est pas dans cet état d’esprit il ne trouvera jamais de partenaire, pas plus ici que là bas.

La solitude est un faille dans la conception de l’environnement humain. Les prothèses technologiques ont pu laisser croire aux vaines illusions de la dissolutions des limites spatiales et temporelles et brouiller celles du possible et du réel. L’attitude la plus simple pour y remédier et de revenir à soi, à son monde, à ce que l’on veut et ce que l’on peut. Il y a des gens heureux qui ne connaissent que ceux qui les entourent, et il y a que celui qui ne s’y intéresse pas qui croit que le bonheur est ailleurs. Il se trompe. Le seul bonheur qui vaille et celui qui peut se vivre, tout autre n’est que chimère.

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