La lutte contre la solitude est Grande Cause Nationale 2011. Une étude de l’INSEE de 1999 faisait ressortir que 30% des français vivent seuls et un rapport de la Fondation de France souligne qu’un dixième de la population a moins de trois conversations privées par an. À l’heure des NTIC (nouvelles technologies de la communication), des mobiles, SMS, Facebook, Google+, Meetic et autres réseaux sociaux, il est légitime de se demander comment est-il encore possible de rester seul au XXIe siècle.

Évidemment, si la réponse était simple quelqu’un aurait déjà ouvert un site internet et déposé le brevet.

La question de la solitude et de l’isolement est à rapprocher de celle plus large du tissu social et du vivre ensemble, mis à mal ces derniers temps. Les révoltes urbaines, les velléités protectionnistes suscitées par la cherté de la vie, encouragent un sentiment xénophobe latent quand il ne tourne pas franchement au massacre comme sur l’île d’Utøya. Ce sentiment est celui de ne plus se sentir à sa place dans son environnement et se reporte sur le ressentiment que l’autre occupe sa place ou bien que son espace est limité par autrui. Bien entendu cela repose sur une psychologie quelque peu simpliste égocentrée et statique qui pense qu’un environnement nous est dû et que nous en occupons le centre. Les problèmes surgissent assez vite lorsque plusieurs centres du monde occupent le même monde et doivent cohabiter.

Les études sur la solitude et l’isolement montrent combien il est facile de casser du lien social, que celui-ci est fragile et se rompt aisément. Cela indique par contraste que le lien social ne peut se maintenir de manière passive. En fait c’est un peu comme un héritage: si les descendants comptent uniquement sur l’apport des ascendants pour leur fortune très vite celle-ci va s’épuiser et les laisser sur la paille. La fortune exige de la faire fructifier et travailler et donc un effort pour se maintenir et croître. Le lien social exige de consolider les relations existantes et d’en former d’autre au risque de s’étioler et de disparaître tout à fait, d’ennui ou de mort naturelle.

Mais un autre facteur entre en jeu, celui de la réalité. Les rapports humains exigent une réalité qu’il faut entendre de la manière la plus basique et primaire qui soit. Un bon repas n’est pas un repas virtuel mais un repas qui rempli la panse et satisfait les papilles. Et cela est valable pour tous les échanges, des plus primaires au plus subtiles: un salut est une caresse interactionnelle sociale plus efficace si il est dit de vive voix que s’il est lue sur un écran, le frisson dans le dos n’est pas le même, tout comme les relations sexuelles sont toujours plus intenses en vrai qu’en virtuel.

Cette réalité renforce les interactions simplement parce qu’elle les placent dans un même espace et un même temps. Plus que des intérêts ou des mots, nous partageons alors un même environnement, un même monde, les interactions ont alors des conséquences directes sur nous et notre monde sans qu’il soit possible de s’y dérober simplement en appuyant sur une touche et en zappant à autre chose. L’espace et le temps réels, ceux de notre environnement immédiat, lieu de nos actions et de nos échanges, ont une texture et une consistance plus tangible de toute autre, surtout virtuelle, mais ils sont aussi plus exigües et lents que les autres le laissent espérer. Si l’internet peut donner l’illusion de l’omnisciente et de l’omnipotence, notre savoir réel et notre mobilité le sont nettement moins. Et c’est heureux car ils sont justement limités par la réalité, c’est leurs spécificités dans un ici et maintenant les déterminent contrairement aux possibles abstraits qui restent indéterminés et indécis, donc intangibles et inatteignables. Mieux vaut moins mais réel que beaucoup mais jamais.

Le repli sur soi est un aveu d’échec et d’impuissance et une forme de régression. C’est ne pas être capable d’admettre et d’accueillir autrui dans son environnement, ne pas savoir partager et s’ouvrir et finalement s’enfermer, s’étioler et dépérir seul, isolé des autres. S’ouvrir présente un risque, immense, celui de partager son monde et donc de devoir le réviser au contact d’autrui pour lui laisser une place et un espace de communication, d’entente et de partage, qui implique une compatibilité possible entre ces deux manière des penser et concevoir le monde, ce qui suppose de prendre du recul avec soi-même et d’accepter le cas échéant de modifier un peu sa vision du monde ou bien de la défendre face à l’autre qui la remet en cause et la fragilise. Mais c’est tout là l’intérêt des rapports sociaux et qui en fait toute la richesse. C’est parce qu’ils ne sont pas déjà acquis qu’ils permettent d’évoluer.  C’est une ruse de la nature pour opérer l’évolution de l’espèce. S’y soustraire est perdre la partie de la sélection naturelle.

Les NTIC ont fait croire que les rapports sociaux ne pouvaient se passer d’elles ou bien parce qu’ils n’étaient pas dignes d’intérêt sans elles ou bien même qu’ils étaient carrément impossibles. De nos jours il est plus facile d’espionner nos voisins que de leur dire bonjour. Il est vrai que les NTIC facilitent la tache comme n’importe quel outils rend plus simple une action laborieuse. Qui songerait planter un clou avec la main quand il dispose d’un marteau? Téléphoner à un ami à l’autre bout de la Terre est plus efficace que d’essayer de crier assez fort. Mais cela n’empêche pas que pour utiliser un marteau il faut déjà avoir un clou, un téléphone, un interlocuteur.

En somme les NTIC en tous genres ne sont que des outils qui optimisent des interactions mais en aucun cas s’y substituent. Le mieux est donc de commencer par le commencement et de faire comment avant en essayant sans. Avant de conduire une super-car il est bon d’apprendre avec un véhicule plus modeste.  L’exercice est plus sérieux et profond qu’il n’y paraît. Lorsque je demandais aux étudiants en cinéma de réfléchir au film qu’ils feraient s’il y avait une coupure de courant où s’ils étaient coincés dans un endroit sans électricité, ils ne savaient quoi répondre. Dépendre d’une technique, d’une technologie, d’un outil ou de tout autre élément contingent de son environnement est courir le risque de perdre un moyen action au moindre changement de cet environnement. Or une panne de courant n’est pas aussi rare que ça si j’en crois les excuses invoquées pour ne pas rendre les devoirs à temps. La question est toujours la même: que puis-je faire de moi-même sans devoir attendre un deus ex machina? Comment réaliser un film avec les moyens du bord? Si vous parvenez à répondre positivement à cette énigme alors vous ferrez un très bon film avec un meilleur matériel, sinon malgré le meilleur matériel possible nous ne saurez pas plus en faire un qu’avec ce que vous avez déjà. Il en va de même pour toutes autres actions, inclues les interactions humaines.

Il est plus facile de dire les choses que de les faires. Certes, et la critique manquera pas de dire que cela ne répond pas à la question de savoir où et comment on trouve des amis.

En fait, nommer les choses permet déjà de répondre en partie à cette interrogation. Si le problème réside dans la manière de voir, de penser et de structurer l’environnement, avant d’essayer de le meubler et de le peupler, il faut le penser ou le repenser. Croire qu’il suffit de fermer les frontières et d’expulser l’étranger pour faire baisser le chômage c’est s’aveugler sur le pourquoi du chômage. Croire qu’il suffit de s’inscrire sur un site de rencontre pour trouver l’amour c’est se méprendre sur ce qu’est l’amour. Il faut s’interroger sur les fonctions et les actions admises, requises et acceptées comme méritant d’être rétribuées pour résoudre le chômage. Peut-être s’apercevra-t-on alors que des personnes perçoivent un salaire alors qu’elles ne font rien et que d’autres sont indispensables alors qu’elles ont taxées de fainéantes (songez au nombre de malades guéris à moindre coup lorsqu’en 1992 l’Organisation Mondiale de la Santé a déclassifiée l’homosexualité comme maladie). Et cette nouvelle cartographie sociale ne sera pas qu’un simple tour de passe-passe si elle faite correctement. Tout comme l’amour ne peut se trouver que s’il est penser en tant que tel, c’est-à-dire non pas comme un idéal béat de conte de fée, mais comme le partage d’un sentiment s’épanouissant dans la magnificence de l’autre: plus que le bonheur propre et égoïste l’amour et l’ouverture à l’autre gratuite et totale dans l’affirmation de soi à travers autrui. L’amoureux jouit du bonheur de son partenaire sans jalousie et c’est ce qui le rend lui-même heureux. Tant qu’il n’a pas compris cela et n’est pas dans cet état d’esprit il ne trouvera jamais de partenaire, pas plus ici que là bas.

La solitude est un faille dans la conception de l’environnement humain. Les prothèses technologiques ont pu laisser croire aux vaines illusions de la dissolutions des limites spatiales et temporelles et brouiller celles du possible et du réel. L’attitude la plus simple pour y remédier et de revenir à soi, à son monde, à ce que l’on veut et ce que l’on peut. Il y a des gens heureux qui ne connaissent que ceux qui les entourent, et il y a que celui qui ne s’y intéresse pas qui croit que le bonheur est ailleurs. Il se trompe. Le seul bonheur qui vaille et celui qui peut se vivre, tout autre n’est que chimère.


Les différentes crises qui touchent actuellement l’humanité rappellent combien celle-ci est fragile. Des inondations en Chine à l’accident nucléaire de Fukushima en passant par la famine dans la corne de l’Afrique au tremblement de terre en Haïti ou à l’effondrement de l’économie en Occident, partout et sans répit l’homme est confronté à des situations qui le dépassent et le mettent à mal.

Cet état de fait revigore le fatalisme. Que faire face à l’ampleur de ces crises?

Tout d’abord un constat d’impose: ces crises sont là, c’est un état de fait qu’il est inutile de chercher à nier ou changer à coup de contrefactuel. Il ne s’agit pas de savoir ce qu’il aurait pu advenir ou ce que nous aurions pu faire si la situation était différente; la situation est là et il faut faire avec. Ce rappel au principe de réalité est une lapalissade qu’il n’est toutefois pas inutile de souligner. Ensuite il n’est pas mauvais d’essayer de comprendre pourquoi cette situation advient afin d’essayer de la corriger au mieux. Il serait absurde se reconstruire Haïti comme avant le séisme sur la simple raison qu’il faut reconstruire les maisons détruites sans prendre en considération le fait qu’elles l’ont été dû fait d’un tremblement de terre et inclure ce paramètre dans des constructions anti-sismiques qui pourront peut-être atténuer les conséquences qu’un autre tremblement de terre. Ne pas faire ce travail d’analyse revient tout simplement à ne pas vouloir voir la situation telle qu’elle est.

Mais déjà le fatalisme vacile. Analyser la situation pour comprendre comment les choses ont pu en arriver là fait ressortir le fait qu’elles ne l’ont pu qu’avec un sacré coup de main de notre part nous autres humains. Certes nous ne sommes pas responsables de tout ni même de grand chose peut-être et certainement pas des raisons suffisantes de ces catastrophes, ce serait présomptueux, mais peut-être bien de leurs conditions nécessaires. Certes nous autres n’y pouvons pas grand chose si l’indice de marée fut exceptionnel sur la Côte Atlantique et que cela a engendré des inondations meurtrières, mais en soi la marée ne cherchait pas spécialement à tuer, il est même fort probable qu’elle ignorait qu’ici il y avait des lotissements. Si n’y avait pas eut ces lotissements ici, l’eau serait quand même montée, mais il n’y aurait pas eu de victimes. Ce calcul des risques c’est aussi à nous autres humains de l’effectuer, de l’interpréter et de le prendre en compte, la nature nous a justement doué d’intelligence pour cela. C’est parce qu’elle savait que l’eau l’ignorait qu’elle a voulu que nous puissions l’anticiper et le penser. Or nous ne l’avons pas fait. Non, plus exactement nous l’avons fait, dû moins certains experts l’ont fait (c’est dans ce but que le Plan de prévention des risques inondation, le PPRI avait été créé en 1995, et d’ailleurs mis en garde des constructions dans les zones touchées par la tempête Xynthia) mais ils n’ont pas été écouté.

Or, le vrai problème est là. Le point le plus important est l’action, c’est elle qui engendre l’interaction la plus forte avec l’environnement et c’est elle qui conditionne en définitive notre représentation du monde mais aussi et surtout à la manière dont nous l’habitons. Plus l’action est physique et concrète plus elle a d’impact. Construire une maison a comme cela plus d’impact que la rédaction d’un rapport sur les risques d’inondation. Dire cela n’est pas établir une échelle d’évaluation et dire qu’un vaut mieux ou plus que l’autre, c’est simplement rappeler que plus une action est spécifique et précise plus elle est difficile à généraliser car dépend plus fortement de la situation où elle s’ancre. Se tromper dans la prévision d’un coefficient de marée a pour cela moins de conséquence que de se trouver dans la maison submergée par cette même marée. L’action est la résultante d’un choix. La zone inondable aurait pu restée non construite, mais un choix a été fait de la construire. Faire un choix implique de l’assumer à travers la chaîne de décision qui y a conclu. Et c’est parce que ce choix résulte d’une chaîne de décisions assumées, de raisons, que son auteur en est responsable et à ce titre redevable, il doit être capable d’expliquer et de rendre compte de ces raisons. Dans les inondations vendéennes il serait vain et absurde de vouloir faire un procès à l’océan ou à la nature, eux ne rendent pas compte de leurs raisons, par contre il est tout à fait légitime de le faire aux responsables du plan d’urbanisme et des constructions.

La question qui apparaît maintenant est celle de la responsabilité des choix. Lorsqu’un responsable politique explique qu’il ne peut pas faire grand chose contre le chômage ou le pouvoir d’achat à cause de la crise ou de la conjoncture économique mondiale, la seule conclusion qui s’impose n’est pas le fatalisme mais bien d’admettre qu’il n’y est pour rien. Le principe de charité doit même s’appliquer aux responsables politiques. Donc de deux choses l’une: ou bien le chômage ou le pouvoir d’achat ne dépendent pas de la crise ou de la conjoncture mondiale et alors la justification du responsable politique n’est pas pertinente, ou bien le chômage ou le pouvoir d’achat dépendent de la crise et de la conjoncture économique mondiale mais le responsable politique est dépassé par la situation et n’arrive pas à agir sur ces facteurs et alors il est irresponsable ou incompétent, et mieux vaut directement s’adresser au responsable capable d’agir sur le chômage ou le pouvoir d’achat et donc, si la cause en est vraiment la crise ou la conjoncture, sur elles.

La catastrophe de Fukushima au Japon nous montre un exemple du problème. Lors d’une réunion entre des habitants de la région et des responsables du gouvernement est apparu la distance qu’il y a entre la capacité d’agir et l’action que demande la situation de la part des responsables:

 

Indépendamment de la question de fond, c’est l’interaction entre les différents protagonistes qui est intéressante ici. Les uns cherchent non pas tant des coupables ou des responsables que des personnes capables d’agir afin de modifier une situation intenable. Les autres cherchent à expliquer qu’ils n’y peuvent rien et à faire croire que c’est tout ce qu’ils font et peuvent faire. Il est évident que ce n’est pas suffisant. Cela ne signifie pas qu’il est facile d’agir dans ce contexte sur ces conditions, mais qu’il est inadmissible de se contenter de croire que ne rien faire est suffisant ou de chercher à minimiser la situation plutôt que d’interagir avec et dessus. La conclusion est claire: ce ne sont pas les bons responsables, et par conséquent il faut les démettre de leurs responsabilités, au moins pour les libérer de devoir assumer un choix qu’ils ne peuvent faire, et surtout pour faire ce qui doit être fait, c’est-à-dire  agir.

Toute personne rationnelle (et suivant le principe de charité, tout être humain) comprend les raisons qui lui sont avancées pour justifier un choix et une action. C’est parce qu’elle les comprend qu’elle est capable de se prononcer dessus, des évaluer, de les juger et des accepter ou de les refuser. Suivant cela toute personne est capable de comprendre et d’admettre par exemple qu’il faudrait évacuer les habitants d’une zone à risque ou bien réévaluer les dépenses publiques afin d’équilibrer un budget.  La preuve en est qu’une personne est tout à fait capable de réduire son train de vie et faire des sacrifices pour ne pas dépenser au delà de ses ressources. Mais cela requière de poser honnêtement la situation et de la regarder objectivement, avec recul, et de l’analyser pour structurer une approche efficace afin de la faire évoluer dans un sens permettant de faire plus de choix et de meilleurs choix et d’enrichir les interactions avec par la suite. Cela paraît audacieux, pourtant c’est le comportement le plus rationnel et le plus évident que nous autres humains puissions adopter. Pourquoi alors ne pas essayer?

Prenez n’importe qu’elle situation et réfléchissez-y en ces termes. Oui, les changements engendrés sont bouleversants…


Il y a 50 ans était érigé le mur de Berlin.

Les partisans de la liberté qui se placent volontiers du bon côté du monde et de la morale (l’axe du bien versus l’axe du mal) se sont érigés contre cette infamie arguant de la faiblesse de celui qui ne peut regarder son ennemie en face et ne peut écouter le libre penseur qu’une fois dûment bâillonné. Toute séparation est un aveu d’échec et entérine l’impossibilité d’une relation capable de faire de la place pour chacun des participants. Le paradoxe de l’ennemie est qu’il est une relation monadique contrairement à toute relation cumminicationnelle normale qui implique au moins un autre participant que soi-même. L’ennemie est celui qui nous met nous-mêmes en échec dans la mesure où il nous montre une faille, une incapacité ou une impossibilité de faire de la place pour autrui sans devoir le nier ou l’exclure de notre environnement. L’ironie étant que pour se faire il est bien souvent nécessaire de restreindre notre propre environnement, incapables que nous sommes de pouvoir exclure tout à fait l’autre de la réalité. Et cette crainte de l’autre n’est en définitive qu’une crainte de nous-mêmes, crainte devant notre faiblesse à lui faire face.

Le second paradoxe attaché à cette relation est sa justification: l’axe du bien n’hésite pas à user de torture, de terrorisme d’état, de violence et de guerre sous couvert d’une légitimité particulière: le mal ne doit jamais gagner donc tous les moyens sont bons pour justifier son extermination et son éradication, fussent-ils plus violents que ceux qu’il emploie lui-même. Cette conception repose sur une notion essentialiste de la morale: quelqu’un de bon l’est toujours et nécessairement sans pouvoir changer d’état, l’inverse en découlant.

Ainsi le mur de Berlin fut le mur de la honte parce qu’édifié par les soviétiques et donc nécessairement mauvais. Sur la même base de raisonnement, ceux qui partagent cet avis accepteront sans problème que le mur israélien en construction depuis 2002 afin de se séparer des territoires palestiniens (mur israélien)  ou bien la grille construite par les États Unis d’Amérique pour renforcer leur frontière avec le Mexique (mur américain), sont nécessairement du bon côté de la morale, mais condamneront celui de la junte birmane d’avec le Bangladesh (mur birman). En fait, tout dépend de quel côté on regarde le mur.

Évidemment que d’un côté on dira que le mur à pour fonction d’empêcher l’ennemie de venir (et c’est bien la justification que donnent les gouvernements américain et israélien) et de l’autre que c’est pour empêcher les gentils de sortir. Qu’importe puisque du moment que la séparation est actée et matérialisée la relation est coupée, l’autre est nié et le problème n’est plus censé se posé, réglé qu’il est par la séparation.

L’erreur est là. Elle est de penser que nier l’autre suffit pour s’en débarrasser. L’amoureux éconduit sait que ce n’est pas le cas et que l’absence est souvent bien plus envahissante. Les sciences cognitives nous montre qu’il est plus facile de remplacer une croyance en disharmonie avec son système avec une plus forte que d’essayer de la supprimer. Essayer de ne plus penser à quelque chose: voilà un beau paradoxe pragmatique.

L’histoire est une forme de communication et tout comme la séparation est un aveu d’échec relationnel et proxémique: la discrimination, l’ostracisme, le protectionisme et l’isolement finissent toujours par asphyxier celui qui croyait se protéger.

L’URSS a fini par s’écrouler par elle-même non pas parce qu’elle était physiquement construite sur de l’argile mais parce qu’elle a fini épuiser son énergie en refusant de la renforcer au contact des autres. À vouloir vaincre sans combattre on fini par se défaire contre soi-même.

Le bon sens veut qu’il faut agir de sorte de ne pas avoir d’ennemie. Il serait hasardeux de penser que le compromis à tout prix ou la démagogie permet de la réaliser. D’ailleurs une autre maxime affirme avec sagesse que si j’ai pardonné à tous mes ennemies, j’en garde la liste.

L’erreur est d’adopter un système statique de pensées et de valeurs. L’essentialisme morale entrave l’action jusqu’à la nier et conduit à l’aveuglement et à la délusion. Les USA considèrent par exemple qu’ils sont nécessairement du côté du bien parce que leurs valeurs ont toujours gagnées et vaincues sur celles qu’ils combattent. Ils en prennent pour preuve leur victoire sur le nazisme sans penser le Vietnam, la Corée, l’Irak ou l’Afganistan comme des échecs. L’état d’Israel considère qu’il est légitime de ne pas reconnaître et de parquer les palestiniens sous prétexte qu’il ne peut faire du mal du fait des horreurs de la Shoah.

Cependant les mêmes fautes sont comises. Tout comme les camps de la mort n’ont pu exterminer la vie, une séparation ne peut anéantir une relation. Elle ne fait que bloquer et entraver la situation et finalement la scléroser, l’aggraver, la figer et la rendre explosive.

Penser la dynamique de la relation c’est être en mesure de la faire évoluer, de la modifier, de la transformer afin de la rendre viable, acceptable, harmonieuse ou tout simplement compatible avec soi, c’est-à-dire avec notre système de valeurs, ce que nous croyons, pensons, voulons, acceptons, désirons. Mettre un terme à une relation reste une option de communication, mais cela ne revient pas à la nier mais à la terminer; la nuance est de taille. Car alors il est possible de passer à autre chose, sans remord ni regret et de pouvoir construire sur des bases saines et solides. Cela demande un effort d’ouverture à l’autre mais aussi et surtout à soi.  Mais que vaut-il mieux: être respecté des autres ou croire qu’on en est craint?

Alors, en ce jour de commémoration du cinquantième anniversaire de l’édification du mur de Berlin, essayons d’appliquer les réflexions qu’il a suscité aux autres murs encore debout.


Rien ne peut justifier la violence, par conséquent toute violence doit être condamnée. Là n’est pas le problème.
La question qui se pose n’est pas qui, ni où, ni comment, mais pourquoi. Depuis quelques jours l’Angleterre est le théâtre de violences urbaines d’une telle intensité (si tant est qu’il puisse y avoir une intensité dans la violence) que le Premier Ministre monsieur David Cameron a du interrompre ses vacances en Toscane (Italie) et convoquer en urgence le parlement. Dans son discours le premier ministre anglais explique ces événements par la perte de la différence entre le bien et le mal par les enfants grandissant dans la société:

« I have said before that there is a major problem in our society with children growing up not knowing the difference between right and wrong. » (lien vers le discours)

La question du bien et du mal met toujours mal à l’aise lorsqu’elle apparaît dans le débat politique. Certes la politique et la morale sont liées, intimement, mais n’ont pas la même temporalité et la même fonction vis-à-vis de l’action. La morale et normative et prescriptive dans la mesure où elle indique ce qui doit être fait indépendamment des circonstances et ce qui devrait être fait en toute circonstances alors que la politique a pour fonction de poser une perspective de ce que nous voulons et mettre en œuvre les moyens d’y parvenir. Dans l’idéal la politique suit et recouvre la morale, mais cette congruence est forcément idéale, au mieux et dans la pratique la politique se doit d’être la plus pertinente possible c’est-à-dire de s’approcher autant que faire ce peu la prescription morale avec un soucis d’efficacité et qu’équité.

Comment concilier l’atemporalité de la morale avec l’action politique? David Cameron donne une réponse à cette question un peu plus loin dans son discours en affirmant le besoin d’une justice criminelle qui indique une ligne forte et claire entre le bien et le mal.

« And we need a criminal justice system that scores a clear and heavy line between right and wrong. »

Cela indique que le bien et le mal sont déterminés a posteriori à travers le jugement d’action. Plus que de dire ce qu’il faudrait faire ou pas, cela indique ce qu’il ne fallait pas faire ou pas, ce qui n’est pas nécessairement la meilleure aide qu’on puisse apporter pour éclairer la jeunesse, quelque soit le pays. Ce qu’il faudrait en plus, pour ne pas dire ce qu’il faut, c’est justement une politique: un projet d’avenir (pour reprendre une expression détournée), un projet de société qui indique clairement et avant ce que l’on veut et ce que l’on accepte. Plus que ces valeurs normatives donc ce sont des cadres d’action dont une société et donc sa jeunesse a besoin pour y voir clair.

Dans le cas présent de l’Angleterre la justice a par exemple trancher un cas pratique qui indique donc clairement et fortement la distinction entre le bien et le mal. Un étudiant de 23 ans sans casier vient d’être condamné à six mois de prisons pour le vol de deux bouteilles d’eau au magasin Lidl de Brixton (lien vers la liste des décisions de justices relatives aux événements).

Cela indique clairement que le vol de bouteilles d’eau pour un montant total de 3 livres 50 est mal.

Dans le même temps, dans le même pays, Samir Nasri, le joueur de foot de 24 ans, vient de signer son transfert de l’équipe d’Arsenal vers celle de Manchester City pour la somme de 25 millions d’euros et un salaire brut de 200 000 euros par semaine (lien vers l’article sur le transfert).

La justice ne dit rien sur cette affaire et n’a pas grand chose à en dire puisque cela ne relève en rien d’une affaire criminelle. Par conséquent la justice ne dira pas si cela est bien ou mal. Sans doute également que les intéressés et les amateurs de football trouveront incongrue la question de savoir si cela est bien ou mal, si ce n’est à titre métaphorique pour les équipes et le championat.

C’est pour cela que la question morale est toujours délicate lorsqu’elle est utilisée comme argument politique. Parce qu’elle est toujours biaisée du fait même de la différence de domaine et de temporalité entre la morale et la politique.

Comment expliquer à un citoyen, quelque soit son âge ou sa couleur de peau, que voler deux bouteilles d’eau pour un montant de 3,5 livres (sans même poser la question morale du prix de ces deux bouteilles) mérite 6 mois de prison ferme parce que cela met en péril la société alors que dans le même temps un joueur de football est échangé pour 25 millions d’euros et touche un salaire hebdomadaire de 200 000 euros et que cela est bien parce que cela consolide la société?

Si la question morale se pose pour un acte politique alors il se pose pour tous.

L’une des raisons de ces émeutes vient d’un sentiment d’iniquité dans la société actuelle, d’un déséquilibre entre les extrêmes et la répartition des chances qu’elle propose. Comment croire et accepter la parole d’un Premier Ministre qui propose comme modèle politique une société qui condamne fermement un délit mineur et accepte des salaires sans commune mesure avec le niveau de vie de la majorité? La seule explication qui semble présider un tel dessein est une condamnation de tout vol sans aucune gradation car tout vol met en péril le pacte social et la libre entreprise du capitalisme qui ne limite ni ne contrait aucun échange économique et financier. Or c’est justement cette conception là qui entraine ce sentiment d’iniquité et celui de ne pas être compris ou entendu — et comment le premier ministre pourrait comprendre une situation qu’il tranche en la niant? — et donne le sentiment que le seul échappatoire ou la seule manière de se faire entendre et d’user de la violence. Faut-il donc condamner unanimement et globalement la violence ou la situation qui provoque et permet son usage? La question relève autant de la morale que de la politique.

La difficile position du politique, à travers David Cameron, transparaît avec force et contraste dans la condamnation des réseaux sociaux dans l’organisation des violences.

« Mr. Speaker, everyone watching these horrific actions will be stuck by how they were organized via social media. »

Utilisation des réseaux sociaux qui avait été soulignée et saluée dans les révoltes du printemps arabe (article Wikipédia sur l’utilisation des réseaux sociaux dans les printemps arabes). Preuve que la morale politique n’a pas grand chose à voir avec la morale, puisque le politique semble penser que la moral lui est assujetti alors que justement c’est l’inverse que la moral promeut…

La question qui se pose donc est celle du modèle social que nous voulons afin de déterminer quelle politique nous voulons. Cela implique une véritable politique claire et lisible pour les citoyens et qui leur apparaisse comme juste et équitable, c’est-à-dire morale. Cela passe par le niveau de vie, l’équité des revenus, la justice sociale ou encore l’économie.

Si toute violence est condamnable il faut chercher à comprendre le pourquoi de son explosion. Y remédier a rebours ne résout rien et ne fait qu’aggraver le sentiment de n’avoir ni été entendu ni compris et donc de ne s’être pas exprimer avec suffisamment de force et augure de violence et d’explosions encore pires. N’oublions pas que l’année prochaine Londres sera le théâtre des jeux olympiques.

Cela vaut pour toute interaction entre la morale et la politique. Que le problème surgisse aujourd’hui en Angleterre ne doit pas ne pas alarmer nos dirigeants pour autant.

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