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Archives Mensuelles: novembre 2011


Filmer prend du temps et dire cela n’est pas une simple lapalissade, d’autant que le temps que ça prend n’est pas nécessairement là où on le penserait de prime abord.

Tout l’intérêt du documentaire, ou du moins d’une certaine forme de documentaire, est de filmer en minimisant au maximum la profilmie, c’est-à-dire la perturbation qu’entraine le fait de filmer. Simplement parce qu’il n’est pas naturel d’être filmé et donc cela engendre un comportement tout aussi peu naturel, généralement de défense, quelque soit sa forme, mais aussi parfois il est tout simplement pas naturel, au sens habituel, d’être observé dans certaines situations. En particulier toutes les activités de savoir-faires et de compétences s’effectuent le plus souvent dans une sorte d’auto-hypnose, de semi-veille automatique dans laquelle le corps prend le pas sur l’esprit. Dans ce genre de situation l’attention de l’agent se focalise plus sur ce qui ne va pas dans le processus que sur ce qu’il doit faire. Il a une tâche à réaliser, un but à atteindre et il s’y attelle. L’exemple le plus courant sans doute est celui de la conduite automobile: vous ne passez pas les vitesses en décomposant l’ensembles phases nécessaire à cette action à moins que vous n’appreniez à conduire.

L’observation et la caméra induisent deux formes de comportements parasites que le cinéaste cherche justement à contourner: la première est l’auto-observation de l’agent qui se regarde entrain de faire ce qu’il fait. Ce faisant il dépouille le cinéaste de son intérêt propre et donc l’impression d’usurper le rôle du spectateur ou bien de prétendre savoir faire ce qu’il est censé faire. La scène tombe comme un soufflé. L’autre attitude consiste justement jouer tel que l’agent pense que le spectateur voudrait qu’il se comporte. Là l’intérêt n’est plus sur la tâche elle-même mais sur l’agent qui roule des mécaniques. L’effet de spontanéité et de sincérité disparait aussitôt.

Comment faire alors pour contourner la profilmie et filmer la spontanéité et a sincérité, en un mot l’innocence de l’agent?

Une solution efficace tient dans la temporalité: le temps que cela prend d’observer une situation. Lorsqu’un maître artisan transmet un savoir faire, la technique qu’il emploie le plus naturellement et le plus efficacement est l’observation. L’apprenti regarde faire. Et même s’il ne fait que passer le balais ou donner l’impression de ne rien faire d’important concernant la tâche, le geste et le savoir-faire qu’il est censé apprendre, il apprend par infusion lente, par observation, par écoute. Il voit faire l’artisan, et surtout il voit comment il fait. Son attitude, son état d’esprit, sa manière d’amener le geste, de préparer la tache, tout cela est important. C’est une attitude, un comportement qu’il apprend. Et le maître n’a mieux à faire de faire ce qu’il fait et de se laisser observer.

La caméra — c’est-à-dire le cinéaste, l’opérateur — doit se trouver dans la même attitude. Cela exige du temps, de la confiance, de l’observation.

Ce temps on peut le prendre, tel l’apprentissage, sur la durée: observer pendant un long laps de temps avant de commencer à filmer. Mais ce temps on ne l’a pas toujours.

Une autre méthode, tout aussi efficace même si les résultats sont un peu différent, est de prendre du temps à la prise de vue. Filmer quelqu’un pendant un bon moment et vous verrez le résultat. AU bout de 20 minutes son attention baisse, c’est normal et naturel, la caméra filme alors la personne telle qu’elle est et non plus telle qu’elle se donne à voir à la caméra. Poussez les scènes le plus longtemps possible et voyez les portes que cela ouvre sur l’agent.

Cela exige du temps, et cette temporalité se ressent aussi à l’écran. Même si vous monter le tout en coupant à tout va et en rythmant les parties, cette apesanteur se ressent et peut ennuyer, justement parce qu’elle montre et qu’il faut voir, observer, pour comprendre. Mais alors l’image montre une réalité immédiate, fraiche et sincère à laquelle le cinéaste doit se préparer pour la capter au mieux.

Prendre le temps de la spontanéité. Ce n’est pas un paradoxe pragmatique, juste du bon sens de cinéaste…

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