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Archives Mensuelles: septembre 2011


La situation de la dette grecque est tragique et n’ouvre que sur un choix cornélien entre le suicide et la mort. Du moins tel qu’il est posé à l’heure actuelle.

La Grèce (le pays n’étant que paradigmatique d’une situation) n’a plus les moyens de payer sa dette qui court et s’agrave de minutes en minutes, et pour essayer de contenir l’hémorragie les bailleurs exigent des sacrifices importants tels que le gel des salaires, l’augmentation des impôts directs et indirects, ou encore la privatisation d’entreprises et d’infrastructures.

Cette logique est aussi absurde que celle que fut en son temps le bonus-malus pour l’automobile. Comment espérer gagner de l’argent avec des impôts et une hausse de la TVA tout en réduisant les salaires et le pouvoir d’achat. C’est ne pas comprendre que le temps cognitif humain n’est ni le temps politique ni le temps économique. Evidemment que les répercutions psychologiques seront plus fortes que les retombées économiques. Un consommateur qui a peur achète moins et donc plus vous lui dites qu’il ne pourra consommer moins vous pourrez espérer lui vendre quelque chose ou en tirer profit. C’est simple comme bonjour, et ce qui s’applique à votre portefeuille s’applique a fortiori à vos concitoyens, qu’ils soient grecs ou pas.

Ensuite, privatiser les entreprises est également un très mauvais calcul. D’une part parce qu’en temps de crise la vente de ce patrimoine n’a aucune chance de recouvrir les créance des bailleurs et d’autre part cela prive l’État de ressources futures liées à ce potentiel économique: c’est donc être doublement sûr de ne pas retrouver son argent: maintenant et demain.

Le gros problème des contreparties exigées au renflouage de la dette (qui n’est lui-même qu’une extension de celle-ci) est qu’il demande à la Grèce qu’hypothéquer son avenir pour rembourser son présent, de sacrifier son avenir sur l’hôtel du présent sous prétextes de dévotions passées.

L’investissement dans un avenir solide seul permet d’espérer remettre le pays sur ses pieds: un investissement massif dans l’éducation et la formation, dans le maillage économique et dans un confort de vie appréciable, ce qui implique de donner au peuple l’outil de production de son avenir, plutôt que de privatiser, il faut nationaliser les banques de dépots et de comptes courants, les entreprises de services, les hôpitaux et les transports, plutôt que de vendre les autoroutes comme en France avec les résultats que l’on voit. C’est en donnant l’envie de vivre que l’homme consent à espérer. Sinon à quoi bon.

Au lieu de proposer à la Grèce de choisir entre la mort (la faillite) ou le suicide (liquider ce qui reste), il serait bon de changer un peu d’ornière et de commencer à penser l’existence sociale du point de vue humain plutôt qu’économique.

[En passant, sans doute est-ce une bonne chose que la France n’organise pas les jeux olympique, si dix ans après c’est la catastrophe (Sarajevo 1984/1992,  Lillehammer 1994/2011, Nagano 1998/2011, Athène 2004/2011…)]


La justice norvégienne a condamné le 17 août 2011, à deux ans de prison, l’artiste Odd Nerdrum pour fraude fiscale. Cette peine est assortie d’une interdiction de peindre durant l’incarcération du fait que la loi norvégienne interdisant les détenus d’exercer une activité commerciale.

Contraindre au silence un artiste n’est pas un cas isolé. En ce moment le chinois Ai Weiwei est assigné à résidence avec l’obligation de se taire tout comme le cinéaste iranien Jafar Panahi, et ce ne sont que la face cachée de l’iceberg. Il semble loin le temps où le mathématicien André Weil pouvait écrire dans The apprenticeship of a mathematician:

My mathematics work is proceeding beyond my wildest hopes, and I am even a bit worried  – if it is only in prison that I work so well, will I have to arrange to spend two or three months locked up every year (p.146)

Le peintre Jean Fautrier trouvra lui asile dans l’hôpital psychiatrique de Châteney-Malabry où il pouvait se consacrer entièrement à son art.

Certes les prisons ne sont pas censées être des havres de paix (bien qu’elles soient censées être des havres pour la paix n’est-ce pas?) ce sont parmi les rares endroits laïcs de réclusion.

Cependant le problème n’est pas tellement où trouver le calme pour créer qui pose ici problème mais bien la possibilité même de créer. Que la loi norvégienne interdise la pratique d’activités commerciales au sein des prisons est une mesure de bon sens qui éviterait qu’elles soient utilisées comme des camps de travail à moindre coût, même aux États-Unis. Le problème est ou bien de considérer l’activité artistique comme une activité commerciale comme c’est le cas dans notre économie actuelle, avec les dérives spéculatives que cela entraine, ou bien de considérer que la création artistique est une activité comme une autre. À La différence de la quasi totalité des autres activités, la création artistique ne peut être déléguée à une autre personne que l’artiste lui-même. La sous-traitance en art ne vérifie pas la transitivité de l’activité artistique (ce n’est pas parce qu’un fondeur coule une statue et non l’artiste lui-même que le fondeur est l’auteur de la statue) pas plus que la commande ou le mécénat. S’il est possible de remplacer un employé dans une structure, il n’est pas possible de remplacer un artiste pou une même tâche. Si je dis que cela vaut pour la quasi-totalité des activités il faut entendre qu’il en va de même pour toutes les activités de création, comme dans le cas par exemple des mathématiques avec l’exemple d’André Weil.

Pourquoi? Et bien parce que par définition les activités de création exigent d’agencer le monde d’une manière inédite auparavant et cela passe, dans l’espèce humaine, par l’individu.  Un individu capable de s’extraire de la structure actuelle de la conception du monde pour en découvrir de nouveaux aspects. La prevue de l’hypothèse de Riemann pour les fonctions zêtas des courbes sur les corps finis que donne Weil en 1940 lorsqu’il est en prison est une avancée importante pour la géométrie algébriste. La création ou la découverte pose le problème de l’auteur et de la propriété de cette création ou cette découverte. La preuve de l’hypothèse mathématique est-elle une création du mathématicien, une découverte de sa part? La question semble à la fois étrange mais difficile à trancher. Qu’en-est-il de l’Amérique: est-ce une découverte de Colomb et en ce sens la propriété lui en reviendrait de droit?

Les idées, comme les vérités mathématiques, n’appartiennent à personne en propre, elles sont simplement des agencements du monde. L’hypothèse de Reimann et sa preuve font parties du monde et sont vraies du fait du monde qui les vérifie et c’est parce qu’il y a le monde qu’elles sont vraies. Affirmer cela n’est pas endosser un relativisme puisqu’il n’est pas possible de changer l’hypothèse de Reimann sans changer le monde dans son entier, mais c’est échapper aussi à un idéalisme naïf qui accepterait la vérité de l’hypothèse indépendamment du monde. Les vérités sont matérielles, à travers le monde dans lequel nous vivons. Découvrir ou inventer, révéler, expliciter et mettre en lumière ces vérités comme les faits est donc tout à fait essentiel pour notre compréhension du monde et notre manière de l’habiter. Si ces idées sont intimement liées au monde cela signifie que le fait de les découvrir est contingent: que ce soit André Weil qui ait prouvé cette hypothèse est un fait contingent, et s’il avait été tué avant quelqu’un d’autre l’aurait sans doute découvert plus tard, ou avant. Tout comme l’Amérique. En ce sens André Weil n’est pas plus indispensable que n’importe quel employé de n’importe quelle structure. Certes, et pourtant l’impression reste que la singularité de André Weil fait peu auraient été capables de faire cette preuve. Peu c’est déjà beaucoup mais pas assez pour les gâcher. Or une simple interdiction d’utiliser du papier et du crayon, ou même simplement de penser, de s’exprimer dans une geôle rouennaise aurait fait taire cette preuve et perdre beaucoup de temps à la pensée mathématique. Un penseur peut donc être remplacé par tout autre, du moment qu’il pense.

Sans dire que les films que pourrait faire Jafar Panahi ou les performances de Ai Weiwei seraient des chefs-d’œuvres (le syndrome Salman Rushdie), le fait même de priver le monde d’un possibilité est l’amputer à jamais d’un agencement possible, c’est couper une branche de l’arbre de l’évolution avant de savoir où elle mène, c’est atrophier la pensée humaine de ce qui pourra la faire s’épanouir, c’est refuser l’avenir et barricader le futur. Le changement et l’évolution font peur parce qu’ils sont dynamiques, ouvrent vers l’inconnu et le risque, mais ils sont nécessaires parce qu’ils font partie intégrante de la structure du monde. Si nous n’avions pas besoin de penser l’évolution aurait depuis longtemps fait l’impasse sur la pensée.

Vous me direz que si l’argument était si efficace pourquoi reste-t-il de la bêtise? Sans doute pour qu’elle soit combattue par la pensée, justement…

Empêcher un artiste de créer tout comme un individu de s’exprimer c’est refuser l’humanité de l’humain, c’est vouloir vivre dans un monde qui n’est pas celui dans lequel nous vivons.

Cela dit la question de la propriété et du commencer des idées, de l’expression et de la création reste à poser, mais c’est une question qui touche la société et non l’individu.

 

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