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Archives Mensuelles: août 2011


La notion de justice est difficile à cerner d’un point de vue individuel, et le contraste avec la procédure du système américain que les français ont appris à connaître ces derniers mois met le doigt sur la distinction entre justice et vengeance.

Ce qui a surpris dans un premier temps est que dans la procédure pénale américaine ce n’est pas la plaignante qui accuse mais l’État par l’intermédiaire du procureur. Cela souligne avec insistante le fait que la justice se rend au nom de la société et non pas d’un particulier: il s’agit de trancher les comportements acceptés socialement et non pas demander dommage et réparation pour un préjudice subit, ce qui intervient dans la procédure civile. Vouloir remplacer les juges et décider soi-même ce qui est Bien ou Mal ou ce que l’on accepte ou pas n’est pas rendre justice mais se venger. Vengeance qui est le terreau de l’injustice et du désordre social.

Dans l’affaire DSK, la justice a tranché et acté un non-lieu. Dire cela n’est pas dire que le prévenu n’a pas commis d’acte mais c’est dire qu’il est impossible de justifier que cet acte relève d’un crime ou d’un délit répréhensible socialement. Tout au plus l’acte est-il “déplacé » mais ne remet pas en cause les fondements des interactions sociales tolérables et tolérées.

La justice en tant que telle ne relève pas de la morale au sens religieux du terme. La justice ne tranche pas le Bien ou le Mal avec une capitale mais le bien et le mal selon la société et encore par abus de langage.  La justice se contente de manifester la norme sociale d’un groupe donné, ni plus ni moins. Cela signifie qu’il est possible de ne pas être en accord avec cette norme et donc de s’exclure de ce groupe ou de vouloir le réformer pour changer le système de normes et de règles qui scelle le pacte et le contrat social.

Une fois que la justice a tranché selon cette norme, la règle veut que tout membre du groupe relevant de cette norme, accepte cette décision au nom de la société. Cette décision doit être aussi franche que le jugement et ne souffre d’aucune nuance. Soit la décision est acceptée soit elle est rejetée en bloc. Ce caractère absolu de la justice est nécessaire pour préserver la cohérence et mettre un terme à une régression ad infinitum de l’incrédulité. La paradoxe carollien de la tortue qui comprend le verdict et en reconnaît la validité mais ne l’accepte pas touche aussi bien la déduction logique que la décision de justice [What the Tortoise Said to Achilles, Lewis Carroll] . Ne pas accepter la décision de la justice c’est vouloir faire vengeance et passer outre la société, douter de la capacité à la justice d’évaluer un acte ou un fait vis-à-vis de la norme sociale et vouloir qu’elle le fasse suivant un critère absolu et transcendant de Bien et de Mal et donc confondre justice et morale. Mais aussi c’est penser que la rumeur est suffisante pour justifier une réponse à un acte, un fait ou un comportement, alors même que le propre de la rumeur et de ne pas être justifiée, c’est donc demander justice sans justification et revêtir l’attitude de la tortue.

L’acceptation d’un décision de justice demande du temps.

Or mémoire et temps ne font pas nécessairement bon ménage, paradoxalement. La mémoire exige un tri et une sélection d’éléments à retenir, et ceux qui sont considérés moins importants, moins intéressants ou moins pertinents s’estompent peu à peu ou être tout à fait oubliés. Et avec une bonne communication et une dose de manipulation il est possible de forcer à la sélection de certains faits, par lavage de cerveau, propagande, dissimulation d’information ou autre méthode.

En politique, l’un des moyens d’effacer la mémoire des citoyens s’appelle la “traversée du désert »: en se mettant à l’écart et en se faisant oublier un peu le pubic fini ou bien par vous oublier ou bien par oublier ce qui l’avait amené à vous déprécier. Ainsi avec du temps, des informations savamment dissimulées, tues ou romancées il est possible pour un ancien premier ministre condamné de redevenir ministre au bout de quelque temps, et c’est comme cela que des ministres en exercices ne sont pas aussi irréprochables au yeux de la justice tout en restant en exercice (par exemple un article déjà ancien de l’Express avec la liste des personnalités politiques condamnées et élues, ou ici un diaporama de 20 Minutes).

Dans le même ordre d’idée un footballeur comme  Franck Ribéry ou Karim Benzema peut avoir eut recours aux services d’une prostituée mineure (la fameuse Zahia) sans pour autant que cela porte à conséquence sur leur carrière, Franck Ribéry venant par exemple d’être rappelé pour porter les couleurs de l’équipe de France de football. Cela est probablement rendu possible autant par ses capacités propres et son talent que par l’oubli de la part du public de ce comportement déplacé (dépêche AFP reprise par Le Point).

En définitive qu’importe l’évaluation d’un comportement, d’un fait et d’un acte au regard de la morale absolue (si jamais cette notion a un sens) pour la société s’il est conforme à la justice, c’est-à-dire, par abus de langage là encore, conforme à la morale sociale. Et la justice est passablement ennuyeuse pour une large portion du public qui tend ou bien à ignorer ou bien oublier ses décisions.

Suivant ce qui précède, aux vues des qualités et des compétences de Dominique Strauss-Kahn il est fort à parier qu’après une traversée du désert il puisse à nouveau exercer des responsabilités politiques de premier plan. Comme quoi la morale et la mémoire ne sont pas un couple bien fidèle.


C’est une chose de savoir faire quelque chose s’en est une autre de savoir qu’en faire. Gilbert Ryle établit la distinction entre « knowing how » and « know that » dans The Concept of Mind (1949). Le « savoir comment » (knowing how) désigne un savoir d’aptitude, une capacité ou une compétence, le « savoir que » (knowing that) est un savoir propositionnel, une connaissance théorique. L’objectif n’est pas ici de participer au débat philosophique copieux sur cette distinction, mais de mettre en perspective une situation banale à l’aune de cette distinction.

Le problème est trivial: l’accès à l’outil voire à son maniement est-il suffisant pour développer la compétence de son usage? Posons le en des termes plus simples encore: le fait de pouvoir acheter un logiciel de montage ou de graphisme est-il suffisant pour être monteur ou graphiste? Le fait d’acheter une caméra professionnelle fait-il ipso facto de son propriétaire un cinéaste?

La réponse immédiate est claire, sans appel et négative. Et pourtant elle demande justification.

Le problème se structure en différentes strates. D’un côté le développement et la diffusion des outils au sein du plus grand nombre, marque une avancée sociale et démocratique et ouvre la porte à une évolution possible liée à l’étendue des possibles explorés simultanément. L’accusation d’assassinat de mozarts vacille si tous ont accès à des moyens techniques d’expression suffisant. D’ailleurs les prétendants ne se privent pas d’inonder copieusement tous les canaux de diffusions mis leur disposition, en particulier sur internet. Cependant le nombre nuit à la lisibilité et s’il est possible qu’un génie se trouve parmi cette multitude, son cri est étouffé par le brouhaha ambiant et le rend presque plus inaudible que s’il prêchait au milieu du désert. Autrement dit l’accès aux moyens d’expression ne favorise pas l’identification de la qualité de ce qui est exprimé. Ajoutez à cela que des dits outils améliorent considérablement la qualité moyenne de rendu et brouille d’autant les cartes.

Cette difficulté se pose pédagogiquement également. L’idée de croire que de former de simples exécutants sachant manier les outils sans savoir pourquoi est une erreur, pour deux raisons: la première est que la manipulation de tels outils peut se faire facilement hors des sentiers classiques de formation et que donc la formation en question ne peut se contenter d’offrir ce que la lecture du manuel ou un tutoriel peut fournir, ensuite, la seconde, parce que la maîtrise de l’outil n’est pas suffisante pour en déterminer l’usage. L’intérêt de former des graphistes par exemple est non seulement de former des exécutants mais aussi des « graphistes » (sans parler pour autant de « directeurs artistiques » tant le terme est galvanisé et flou), c’est-à-dire des personnes capables de penser graphiquement, d’exprimer visuellement un propos articulé et donc à même de choisir la représentation la plus pertinente pour le faire. Posée ainsi la chaîne de production du graphiste est inverse à celle initiale: il faut d’abord former le graphiste à penser et à s’exprimer visuellement et ensuite le former aux outils lui permettant de réaliser et de concrétiser cette expression. Évidemment que la connaissance des outils permet d’approfondir la pensée elle-même et que l’un ne devrait pas aller sans l’autre, bien qu’il se rencontre des “directeurs artistiques » ou chargés de communication qui ignorent tout de la chaîne graphique et des exécutants qui ne pensent pas graphiquement, si jamais. Cet exemple est généralisable et ne vise aucune corporation, cela va s’en dire.

Le risque de l’outil est de s’y enfermer et de s’en retrouver prisonnier. Or l’outil, en particulier informatique se démode très vite et s’affine toujours plus et plus vite: les logiciels de graphisme ou de montagne d’il y a dix ans font offices de dinosaures et font rire les étudiants d’aujourd’hui sans savoir qu’ils seront tout aussi vite dépassés sous peu. Mais le pire étant de constater que les étudiants (là aussi la généralisation n’a qu’un but rhétorique dramatique) formés sur un logiciel sont désarçonnés devant un autre logiciel répondant aux mêmes fonctions: par exemple passer d’Indesign à QuarkXPress ou de Premiere à Final Cut, or même si la présentation et la couleur diffère ces outils sont censés être similaires et comparables.

De manière plus extrême encore demander à des étudiants en graphisme de concevoir un chemin de fer sans ordinateur les laisse aussi cois que perplexes, ou bien à des étudiants en montage comment faire un fondu enchainé avec de la pellicule les déboussolent complètement. Loin de prôner le retour à table à dessin ou à la table de montage, il faut s’inquiéter que le passage à l’informatique créé un fossé si infranchissable entre ces pratiques alors que ce sont les mêmes. L’objectif est dans tous les cas de faire de la mise en page ou d’assembler des plans. Le fondu enchaîné est le même dans son principe sur pellicule ou sur fichier numérique, il s’agit dans tous les cas de faire disparaître un plan par sur-imposition d’un autre de sorte que le premier s’estompe au profit du second. Comprendre cela c’est comprendre le mécanisme de ce qui est exprimé et c’est pouvoir élaborer ensuite une manière de l’exprimer: d’abord filmer un plan dont la luminosité baisse de plus en plus par fermeture du cache puis la superposition sur ce plan d’un autre dont la luminosité augmente de plus en plus par ouverture du cache de sorte que l’exposition de la sur-impression soit identique à celle des plans antérieurs et postérieurs et que l’atténuation en fondu sortant corresponde au fondu entrant du suivant dans l’impression. Il y aurait certainement une manière plus claire d’exprimer cela mais l’idée est là. Cette opération peut s’effectuer aussi bien avec une caméra argentique que numérique et se faire sur une table de montage (impliquant un re-filmmage) que sur un logiciel, mais plutôt que de mettre un filtre de transition vidéo pré-formaté, comprendre le mécanisme permet d’interagir directement sur les clips simplement en jouant sur la courbe de luminosité et la superposition. Savoir élaborer un chemin de fer avec une règle et un crayon sur du papier permet de commencer par constituer un gabarit avant de vouloir directement assembler des éléments donnés.

Il est possible de monter proprement sans jamais avoir vu de pellicule et de faire de la mise en page sans jamais utiliser de crayon si et seulement si la méthodologie employée est comparable et compatible avec elle utilisée sur une table de montage ou une table à dessin tout comme avec tout autre outil permettant de faire du montage ou de la mise en page. L’outil en lui-même est donc secondaire dans le processus. L’important alors étant de savoir que faire  pour savoir comment le faire. Le savoir théorique exige réflexion et recul sur ce qui est fait alors que la réalisation en elle-même exige simplement l’action. Mais l’action exige une direction. C’est pour cela qu’il y a des directeurs artistiques pour donner une perspective aux exécutants.

Mais l’opposition entre le savoir que et le savoir comment n’est pas une lutte des classes. Il ne s’agit pas de mettre face-à-face les cols blancs et les vestes bleues. Ce serait une terrible méprise. Le « savoir que » dessine une perspective, il faut prendre ce terme au sens fort. Alors que le « savoir comment » sait déjà ce qu’il faut faire et sait le faire, le « savoir que » examine comment ce qui est fait l’est afin de le corriger ou l’améliorer mais aussi et surtout doit chercher à savoir ce qui peut être fait: défricher des possibles, ouvrir des espaces et des horizons que le savoir comment devra peupler et occuper. Élaborer des hypothèses, élargir le champ des possibles, innover, créer, anticiper est l’une des fonctions du savoir théorique justement parce qu’il est théorique et abstrait et peut donc se soustraire à la contingence du présent. C’est parce que l’on cherche à exprimer de nouvelles formes d’articulation entre des plans que l’on cherche à développer de nouveaux outils de montage.

Les fonctions du « savoir comment » et du « savoir que » sont dont distinctes et différentes et c’est cela même qui justifie leurs complémentarités et donc leur nécessité. Se passer de l’un ou de l’autre c’est amputer sa capacité d’action et limiter considérablement son environnement.

Penser que dire suffit à dire quelque chose  et vouloir faire l’impasse sur le savoir que, et c’est ce qui rend si pauvre et si confus la masse inouïe de billevesées en tout genre qu’apporte le ressac des sites d’expressions personnelles, plus ou moins collaboratifs. Mieux vaut finalement quelqu’un qui se contente d’un savoir théorique, au moins il se tait et applique d’adage wittgensteinien  qui préconise le silence pour ce que l’on ne peut dire (« Whereof one cannot speak, thereof one must be silent », Tractatus Logico-Philosophicus, proposition 7), qu’il faudrait amender en ajoutant que ce qu’il vaut mieux garder le silence quand on n’a rien à dire et chercher comment exprimer ce qu’on ne sait dire.

Si le « savoir comment » et le « savoir que » sont deux choses différentes et complémentaires, l’ordonnancement de cette paire est capitale. Commencer par le savoir comment est se limiter à ce que l’on sait déjà et à son environnement connu et donc laisser aucune marge de manœuvre à un savoir théorique cantonné à un méta-discours ratiocinateur qui aura bien du mal à passe pour autre chose que rabat-joie et en retard sur la réalité.

Débuter par le « savoir que » au contraire c’est donner le temps à l’observation, la planification, l’exploration, l’audace, la perspective pour chercher ensuite comment atteindre cet horizon remarqué, aperçu, attendu, souhaité, désiré. C’est construire, améliorer, développer un savoir comment, des compétences et des outils pour concrétiser et réaliser au mieux cet objectif. En d’autres termes c’est avancer.

Il faut donc faire ce travail de “savoir que ». Tout comme il y a une division du travail dans la société, il y a une division du travail épistémologique et il revient à certains de le faire: les penseurs. Ceux-ci doivent penser le monde au delà de ce que nous en savons actuellement. Ces explorateurs d’horizons inconnu, défricheurs de terra incognita doivent prendre le risque de l’incertain pour cherche à savoir si justement il y a quelque chose à connaître et donc à faire. Ils dessinent d’espace de l’action possible pour permettre de la rendre effective. C’est parce que cet espace a été arpenté par les générations passées que nous sommes des nains sur des épaules de géants, c’est parce qu’il y a eut des Erik le Rouge ou des Christophe Colomb qu’il est inutile de redécouvrir l’Amérique.

Ces avancées sont faites il ne faut ni les nier ni les minimiser, mais il est important de comprendre qu’elles doivent l’être à tous les niveaux à tous moments et par chacun. Les penseurs, quelques qu’ils soient ont le devoir de s’exprimer et de se faire entendre tout comme la société à le devoir de les entendre et de les écouter. Cela implique une prise de risque et de se tenir à la marge de ce que l’ignore sans tomber ni dans la certitude béate de ce que tout le monde sait déjà ni dans l’ignorance la plus grasse. Inutile donc d’écouter ceux qui n’ont rien à dire pas plus que ceux qui pensent dire quelque chose alors qu’il n’en est rien. Le principe de raison resurgit.

Seule l’audace pourra faire avancer les choses et c’est bien la peur de l’inconnu et de la nouveauté qui conforte le conformisme et le conservatisme avec son lot inquiétant de protectionisme, passésisme et intolérance. Cela implique également que le savoir de perspective peut parfois être inattendu et rarement satisfait le démagogue et le populiste. Croire que suivre la pensée molle, le consensus minimal et ce que l’on croit que l’autre pense à partir de ce qu’il fait revient à s’assurer de pagayer à rebours en donnant au public ce qu’il voit déjà plutôt que d’ouvrir sa curiosité et développer chez lui l’attente de ce qu’il voudra voir. Mais il serait tout aussi absurde de croire que choquer ou de prétendre à l’inovation radicale est suffisant pour ouvrir de nouvelles perspectives: l’intérêt n’est pas de se couper de la réalité et de la dénigrer mais de partir de là où elle se trouve pour l’emmener un peu plus loin, cela exige donc une observation et une compréhension du savoir actuel pour le développer à partir de lui-même vers son prolongement et son dépassement. Bien souvent le savoir comment est devenu implicite par le fait de l’habitude, le savoir que doit commencer par le rendre explicite et l’expliquer pour comprendre comment il pourrait être et donc devrait être. C’est un travail plus compliqué et laborieux que les prétendants au génies voudraient le croire. C’est le prix du vrai savoir, celui qui est utile et pertinent: celui qui peut se transformer en action; passer du savoir que au savoir comment.

Plus que l’opposition entre le savoir que et le savoir comment, c’est leur ordre qui importe: l’un ouvre sur l’avenir, l’autre sur le passé. Il s’agit tant d’un choix de société qu’un impératif moral de raison.


La lutte contre la solitude est Grande Cause Nationale 2011. Une étude de l’INSEE de 1999 faisait ressortir que 30% des français vivent seuls et un rapport de la Fondation de France souligne qu’un dixième de la population a moins de trois conversations privées par an. À l’heure des NTIC (nouvelles technologies de la communication), des mobiles, SMS, Facebook, Google+, Meetic et autres réseaux sociaux, il est légitime de se demander comment est-il encore possible de rester seul au XXIe siècle.

Évidemment, si la réponse était simple quelqu’un aurait déjà ouvert un site internet et déposé le brevet.

La question de la solitude et de l’isolement est à rapprocher de celle plus large du tissu social et du vivre ensemble, mis à mal ces derniers temps. Les révoltes urbaines, les velléités protectionnistes suscitées par la cherté de la vie, encouragent un sentiment xénophobe latent quand il ne tourne pas franchement au massacre comme sur l’île d’Utøya. Ce sentiment est celui de ne plus se sentir à sa place dans son environnement et se reporte sur le ressentiment que l’autre occupe sa place ou bien que son espace est limité par autrui. Bien entendu cela repose sur une psychologie quelque peu simpliste égocentrée et statique qui pense qu’un environnement nous est dû et que nous en occupons le centre. Les problèmes surgissent assez vite lorsque plusieurs centres du monde occupent le même monde et doivent cohabiter.

Les études sur la solitude et l’isolement montrent combien il est facile de casser du lien social, que celui-ci est fragile et se rompt aisément. Cela indique par contraste que le lien social ne peut se maintenir de manière passive. En fait c’est un peu comme un héritage: si les descendants comptent uniquement sur l’apport des ascendants pour leur fortune très vite celle-ci va s’épuiser et les laisser sur la paille. La fortune exige de la faire fructifier et travailler et donc un effort pour se maintenir et croître. Le lien social exige de consolider les relations existantes et d’en former d’autre au risque de s’étioler et de disparaître tout à fait, d’ennui ou de mort naturelle.

Mais un autre facteur entre en jeu, celui de la réalité. Les rapports humains exigent une réalité qu’il faut entendre de la manière la plus basique et primaire qui soit. Un bon repas n’est pas un repas virtuel mais un repas qui rempli la panse et satisfait les papilles. Et cela est valable pour tous les échanges, des plus primaires au plus subtiles: un salut est une caresse interactionnelle sociale plus efficace si il est dit de vive voix que s’il est lue sur un écran, le frisson dans le dos n’est pas le même, tout comme les relations sexuelles sont toujours plus intenses en vrai qu’en virtuel.

Cette réalité renforce les interactions simplement parce qu’elle les placent dans un même espace et un même temps. Plus que des intérêts ou des mots, nous partageons alors un même environnement, un même monde, les interactions ont alors des conséquences directes sur nous et notre monde sans qu’il soit possible de s’y dérober simplement en appuyant sur une touche et en zappant à autre chose. L’espace et le temps réels, ceux de notre environnement immédiat, lieu de nos actions et de nos échanges, ont une texture et une consistance plus tangible de toute autre, surtout virtuelle, mais ils sont aussi plus exigües et lents que les autres le laissent espérer. Si l’internet peut donner l’illusion de l’omnisciente et de l’omnipotence, notre savoir réel et notre mobilité le sont nettement moins. Et c’est heureux car ils sont justement limités par la réalité, c’est leurs spécificités dans un ici et maintenant les déterminent contrairement aux possibles abstraits qui restent indéterminés et indécis, donc intangibles et inatteignables. Mieux vaut moins mais réel que beaucoup mais jamais.

Le repli sur soi est un aveu d’échec et d’impuissance et une forme de régression. C’est ne pas être capable d’admettre et d’accueillir autrui dans son environnement, ne pas savoir partager et s’ouvrir et finalement s’enfermer, s’étioler et dépérir seul, isolé des autres. S’ouvrir présente un risque, immense, celui de partager son monde et donc de devoir le réviser au contact d’autrui pour lui laisser une place et un espace de communication, d’entente et de partage, qui implique une compatibilité possible entre ces deux manière des penser et concevoir le monde, ce qui suppose de prendre du recul avec soi-même et d’accepter le cas échéant de modifier un peu sa vision du monde ou bien de la défendre face à l’autre qui la remet en cause et la fragilise. Mais c’est tout là l’intérêt des rapports sociaux et qui en fait toute la richesse. C’est parce qu’ils ne sont pas déjà acquis qu’ils permettent d’évoluer.  C’est une ruse de la nature pour opérer l’évolution de l’espèce. S’y soustraire est perdre la partie de la sélection naturelle.

Les NTIC ont fait croire que les rapports sociaux ne pouvaient se passer d’elles ou bien parce qu’ils n’étaient pas dignes d’intérêt sans elles ou bien même qu’ils étaient carrément impossibles. De nos jours il est plus facile d’espionner nos voisins que de leur dire bonjour. Il est vrai que les NTIC facilitent la tache comme n’importe quel outils rend plus simple une action laborieuse. Qui songerait planter un clou avec la main quand il dispose d’un marteau? Téléphoner à un ami à l’autre bout de la Terre est plus efficace que d’essayer de crier assez fort. Mais cela n’empêche pas que pour utiliser un marteau il faut déjà avoir un clou, un téléphone, un interlocuteur.

En somme les NTIC en tous genres ne sont que des outils qui optimisent des interactions mais en aucun cas s’y substituent. Le mieux est donc de commencer par le commencement et de faire comment avant en essayant sans. Avant de conduire une super-car il est bon d’apprendre avec un véhicule plus modeste.  L’exercice est plus sérieux et profond qu’il n’y paraît. Lorsque je demandais aux étudiants en cinéma de réfléchir au film qu’ils feraient s’il y avait une coupure de courant où s’ils étaient coincés dans un endroit sans électricité, ils ne savaient quoi répondre. Dépendre d’une technique, d’une technologie, d’un outil ou de tout autre élément contingent de son environnement est courir le risque de perdre un moyen action au moindre changement de cet environnement. Or une panne de courant n’est pas aussi rare que ça si j’en crois les excuses invoquées pour ne pas rendre les devoirs à temps. La question est toujours la même: que puis-je faire de moi-même sans devoir attendre un deus ex machina? Comment réaliser un film avec les moyens du bord? Si vous parvenez à répondre positivement à cette énigme alors vous ferrez un très bon film avec un meilleur matériel, sinon malgré le meilleur matériel possible nous ne saurez pas plus en faire un qu’avec ce que vous avez déjà. Il en va de même pour toutes autres actions, inclues les interactions humaines.

Il est plus facile de dire les choses que de les faires. Certes, et la critique manquera pas de dire que cela ne répond pas à la question de savoir où et comment on trouve des amis.

En fait, nommer les choses permet déjà de répondre en partie à cette interrogation. Si le problème réside dans la manière de voir, de penser et de structurer l’environnement, avant d’essayer de le meubler et de le peupler, il faut le penser ou le repenser. Croire qu’il suffit de fermer les frontières et d’expulser l’étranger pour faire baisser le chômage c’est s’aveugler sur le pourquoi du chômage. Croire qu’il suffit de s’inscrire sur un site de rencontre pour trouver l’amour c’est se méprendre sur ce qu’est l’amour. Il faut s’interroger sur les fonctions et les actions admises, requises et acceptées comme méritant d’être rétribuées pour résoudre le chômage. Peut-être s’apercevra-t-on alors que des personnes perçoivent un salaire alors qu’elles ne font rien et que d’autres sont indispensables alors qu’elles ont taxées de fainéantes (songez au nombre de malades guéris à moindre coup lorsqu’en 1992 l’Organisation Mondiale de la Santé a déclassifiée l’homosexualité comme maladie). Et cette nouvelle cartographie sociale ne sera pas qu’un simple tour de passe-passe si elle faite correctement. Tout comme l’amour ne peut se trouver que s’il est penser en tant que tel, c’est-à-dire non pas comme un idéal béat de conte de fée, mais comme le partage d’un sentiment s’épanouissant dans la magnificence de l’autre: plus que le bonheur propre et égoïste l’amour et l’ouverture à l’autre gratuite et totale dans l’affirmation de soi à travers autrui. L’amoureux jouit du bonheur de son partenaire sans jalousie et c’est ce qui le rend lui-même heureux. Tant qu’il n’a pas compris cela et n’est pas dans cet état d’esprit il ne trouvera jamais de partenaire, pas plus ici que là bas.

La solitude est un faille dans la conception de l’environnement humain. Les prothèses technologiques ont pu laisser croire aux vaines illusions de la dissolutions des limites spatiales et temporelles et brouiller celles du possible et du réel. L’attitude la plus simple pour y remédier et de revenir à soi, à son monde, à ce que l’on veut et ce que l’on peut. Il y a des gens heureux qui ne connaissent que ceux qui les entourent, et il y a que celui qui ne s’y intéresse pas qui croit que le bonheur est ailleurs. Il se trompe. Le seul bonheur qui vaille et celui qui peut se vivre, tout autre n’est que chimère.


Les différentes crises qui touchent actuellement l’humanité rappellent combien celle-ci est fragile. Des inondations en Chine à l’accident nucléaire de Fukushima en passant par la famine dans la corne de l’Afrique au tremblement de terre en Haïti ou à l’effondrement de l’économie en Occident, partout et sans répit l’homme est confronté à des situations qui le dépassent et le mettent à mal.

Cet état de fait revigore le fatalisme. Que faire face à l’ampleur de ces crises?

Tout d’abord un constat d’impose: ces crises sont là, c’est un état de fait qu’il est inutile de chercher à nier ou changer à coup de contrefactuel. Il ne s’agit pas de savoir ce qu’il aurait pu advenir ou ce que nous aurions pu faire si la situation était différente; la situation est là et il faut faire avec. Ce rappel au principe de réalité est une lapalissade qu’il n’est toutefois pas inutile de souligner. Ensuite il n’est pas mauvais d’essayer de comprendre pourquoi cette situation advient afin d’essayer de la corriger au mieux. Il serait absurde se reconstruire Haïti comme avant le séisme sur la simple raison qu’il faut reconstruire les maisons détruites sans prendre en considération le fait qu’elles l’ont été dû fait d’un tremblement de terre et inclure ce paramètre dans des constructions anti-sismiques qui pourront peut-être atténuer les conséquences qu’un autre tremblement de terre. Ne pas faire ce travail d’analyse revient tout simplement à ne pas vouloir voir la situation telle qu’elle est.

Mais déjà le fatalisme vacile. Analyser la situation pour comprendre comment les choses ont pu en arriver là fait ressortir le fait qu’elles ne l’ont pu qu’avec un sacré coup de main de notre part nous autres humains. Certes nous ne sommes pas responsables de tout ni même de grand chose peut-être et certainement pas des raisons suffisantes de ces catastrophes, ce serait présomptueux, mais peut-être bien de leurs conditions nécessaires. Certes nous autres n’y pouvons pas grand chose si l’indice de marée fut exceptionnel sur la Côte Atlantique et que cela a engendré des inondations meurtrières, mais en soi la marée ne cherchait pas spécialement à tuer, il est même fort probable qu’elle ignorait qu’ici il y avait des lotissements. Si n’y avait pas eut ces lotissements ici, l’eau serait quand même montée, mais il n’y aurait pas eu de victimes. Ce calcul des risques c’est aussi à nous autres humains de l’effectuer, de l’interpréter et de le prendre en compte, la nature nous a justement doué d’intelligence pour cela. C’est parce qu’elle savait que l’eau l’ignorait qu’elle a voulu que nous puissions l’anticiper et le penser. Or nous ne l’avons pas fait. Non, plus exactement nous l’avons fait, dû moins certains experts l’ont fait (c’est dans ce but que le Plan de prévention des risques inondation, le PPRI avait été créé en 1995, et d’ailleurs mis en garde des constructions dans les zones touchées par la tempête Xynthia) mais ils n’ont pas été écouté.

Or, le vrai problème est là. Le point le plus important est l’action, c’est elle qui engendre l’interaction la plus forte avec l’environnement et c’est elle qui conditionne en définitive notre représentation du monde mais aussi et surtout à la manière dont nous l’habitons. Plus l’action est physique et concrète plus elle a d’impact. Construire une maison a comme cela plus d’impact que la rédaction d’un rapport sur les risques d’inondation. Dire cela n’est pas établir une échelle d’évaluation et dire qu’un vaut mieux ou plus que l’autre, c’est simplement rappeler que plus une action est spécifique et précise plus elle est difficile à généraliser car dépend plus fortement de la situation où elle s’ancre. Se tromper dans la prévision d’un coefficient de marée a pour cela moins de conséquence que de se trouver dans la maison submergée par cette même marée. L’action est la résultante d’un choix. La zone inondable aurait pu restée non construite, mais un choix a été fait de la construire. Faire un choix implique de l’assumer à travers la chaîne de décision qui y a conclu. Et c’est parce que ce choix résulte d’une chaîne de décisions assumées, de raisons, que son auteur en est responsable et à ce titre redevable, il doit être capable d’expliquer et de rendre compte de ces raisons. Dans les inondations vendéennes il serait vain et absurde de vouloir faire un procès à l’océan ou à la nature, eux ne rendent pas compte de leurs raisons, par contre il est tout à fait légitime de le faire aux responsables du plan d’urbanisme et des constructions.

La question qui apparaît maintenant est celle de la responsabilité des choix. Lorsqu’un responsable politique explique qu’il ne peut pas faire grand chose contre le chômage ou le pouvoir d’achat à cause de la crise ou de la conjoncture économique mondiale, la seule conclusion qui s’impose n’est pas le fatalisme mais bien d’admettre qu’il n’y est pour rien. Le principe de charité doit même s’appliquer aux responsables politiques. Donc de deux choses l’une: ou bien le chômage ou le pouvoir d’achat ne dépendent pas de la crise ou de la conjoncture mondiale et alors la justification du responsable politique n’est pas pertinente, ou bien le chômage ou le pouvoir d’achat dépendent de la crise et de la conjoncture économique mondiale mais le responsable politique est dépassé par la situation et n’arrive pas à agir sur ces facteurs et alors il est irresponsable ou incompétent, et mieux vaut directement s’adresser au responsable capable d’agir sur le chômage ou le pouvoir d’achat et donc, si la cause en est vraiment la crise ou la conjoncture, sur elles.

La catastrophe de Fukushima au Japon nous montre un exemple du problème. Lors d’une réunion entre des habitants de la région et des responsables du gouvernement est apparu la distance qu’il y a entre la capacité d’agir et l’action que demande la situation de la part des responsables:

 

Indépendamment de la question de fond, c’est l’interaction entre les différents protagonistes qui est intéressante ici. Les uns cherchent non pas tant des coupables ou des responsables que des personnes capables d’agir afin de modifier une situation intenable. Les autres cherchent à expliquer qu’ils n’y peuvent rien et à faire croire que c’est tout ce qu’ils font et peuvent faire. Il est évident que ce n’est pas suffisant. Cela ne signifie pas qu’il est facile d’agir dans ce contexte sur ces conditions, mais qu’il est inadmissible de se contenter de croire que ne rien faire est suffisant ou de chercher à minimiser la situation plutôt que d’interagir avec et dessus. La conclusion est claire: ce ne sont pas les bons responsables, et par conséquent il faut les démettre de leurs responsabilités, au moins pour les libérer de devoir assumer un choix qu’ils ne peuvent faire, et surtout pour faire ce qui doit être fait, c’est-à-dire  agir.

Toute personne rationnelle (et suivant le principe de charité, tout être humain) comprend les raisons qui lui sont avancées pour justifier un choix et une action. C’est parce qu’elle les comprend qu’elle est capable de se prononcer dessus, des évaluer, de les juger et des accepter ou de les refuser. Suivant cela toute personne est capable de comprendre et d’admettre par exemple qu’il faudrait évacuer les habitants d’une zone à risque ou bien réévaluer les dépenses publiques afin d’équilibrer un budget.  La preuve en est qu’une personne est tout à fait capable de réduire son train de vie et faire des sacrifices pour ne pas dépenser au delà de ses ressources. Mais cela requière de poser honnêtement la situation et de la regarder objectivement, avec recul, et de l’analyser pour structurer une approche efficace afin de la faire évoluer dans un sens permettant de faire plus de choix et de meilleurs choix et d’enrichir les interactions avec par la suite. Cela paraît audacieux, pourtant c’est le comportement le plus rationnel et le plus évident que nous autres humains puissions adopter. Pourquoi alors ne pas essayer?

Prenez n’importe qu’elle situation et réfléchissez-y en ces termes. Oui, les changements engendrés sont bouleversants…


Il y a 50 ans était érigé le mur de Berlin.

Les partisans de la liberté qui se placent volontiers du bon côté du monde et de la morale (l’axe du bien versus l’axe du mal) se sont érigés contre cette infamie arguant de la faiblesse de celui qui ne peut regarder son ennemie en face et ne peut écouter le libre penseur qu’une fois dûment bâillonné. Toute séparation est un aveu d’échec et entérine l’impossibilité d’une relation capable de faire de la place pour chacun des participants. Le paradoxe de l’ennemie est qu’il est une relation monadique contrairement à toute relation cumminicationnelle normale qui implique au moins un autre participant que soi-même. L’ennemie est celui qui nous met nous-mêmes en échec dans la mesure où il nous montre une faille, une incapacité ou une impossibilité de faire de la place pour autrui sans devoir le nier ou l’exclure de notre environnement. L’ironie étant que pour se faire il est bien souvent nécessaire de restreindre notre propre environnement, incapables que nous sommes de pouvoir exclure tout à fait l’autre de la réalité. Et cette crainte de l’autre n’est en définitive qu’une crainte de nous-mêmes, crainte devant notre faiblesse à lui faire face.

Le second paradoxe attaché à cette relation est sa justification: l’axe du bien n’hésite pas à user de torture, de terrorisme d’état, de violence et de guerre sous couvert d’une légitimité particulière: le mal ne doit jamais gagner donc tous les moyens sont bons pour justifier son extermination et son éradication, fussent-ils plus violents que ceux qu’il emploie lui-même. Cette conception repose sur une notion essentialiste de la morale: quelqu’un de bon l’est toujours et nécessairement sans pouvoir changer d’état, l’inverse en découlant.

Ainsi le mur de Berlin fut le mur de la honte parce qu’édifié par les soviétiques et donc nécessairement mauvais. Sur la même base de raisonnement, ceux qui partagent cet avis accepteront sans problème que le mur israélien en construction depuis 2002 afin de se séparer des territoires palestiniens (mur israélien)  ou bien la grille construite par les États Unis d’Amérique pour renforcer leur frontière avec le Mexique (mur américain), sont nécessairement du bon côté de la morale, mais condamneront celui de la junte birmane d’avec le Bangladesh (mur birman). En fait, tout dépend de quel côté on regarde le mur.

Évidemment que d’un côté on dira que le mur à pour fonction d’empêcher l’ennemie de venir (et c’est bien la justification que donnent les gouvernements américain et israélien) et de l’autre que c’est pour empêcher les gentils de sortir. Qu’importe puisque du moment que la séparation est actée et matérialisée la relation est coupée, l’autre est nié et le problème n’est plus censé se posé, réglé qu’il est par la séparation.

L’erreur est là. Elle est de penser que nier l’autre suffit pour s’en débarrasser. L’amoureux éconduit sait que ce n’est pas le cas et que l’absence est souvent bien plus envahissante. Les sciences cognitives nous montre qu’il est plus facile de remplacer une croyance en disharmonie avec son système avec une plus forte que d’essayer de la supprimer. Essayer de ne plus penser à quelque chose: voilà un beau paradoxe pragmatique.

L’histoire est une forme de communication et tout comme la séparation est un aveu d’échec relationnel et proxémique: la discrimination, l’ostracisme, le protectionisme et l’isolement finissent toujours par asphyxier celui qui croyait se protéger.

L’URSS a fini par s’écrouler par elle-même non pas parce qu’elle était physiquement construite sur de l’argile mais parce qu’elle a fini épuiser son énergie en refusant de la renforcer au contact des autres. À vouloir vaincre sans combattre on fini par se défaire contre soi-même.

Le bon sens veut qu’il faut agir de sorte de ne pas avoir d’ennemie. Il serait hasardeux de penser que le compromis à tout prix ou la démagogie permet de la réaliser. D’ailleurs une autre maxime affirme avec sagesse que si j’ai pardonné à tous mes ennemies, j’en garde la liste.

L’erreur est d’adopter un système statique de pensées et de valeurs. L’essentialisme morale entrave l’action jusqu’à la nier et conduit à l’aveuglement et à la délusion. Les USA considèrent par exemple qu’ils sont nécessairement du côté du bien parce que leurs valeurs ont toujours gagnées et vaincues sur celles qu’ils combattent. Ils en prennent pour preuve leur victoire sur le nazisme sans penser le Vietnam, la Corée, l’Irak ou l’Afganistan comme des échecs. L’état d’Israel considère qu’il est légitime de ne pas reconnaître et de parquer les palestiniens sous prétexte qu’il ne peut faire du mal du fait des horreurs de la Shoah.

Cependant les mêmes fautes sont comises. Tout comme les camps de la mort n’ont pu exterminer la vie, une séparation ne peut anéantir une relation. Elle ne fait que bloquer et entraver la situation et finalement la scléroser, l’aggraver, la figer et la rendre explosive.

Penser la dynamique de la relation c’est être en mesure de la faire évoluer, de la modifier, de la transformer afin de la rendre viable, acceptable, harmonieuse ou tout simplement compatible avec soi, c’est-à-dire avec notre système de valeurs, ce que nous croyons, pensons, voulons, acceptons, désirons. Mettre un terme à une relation reste une option de communication, mais cela ne revient pas à la nier mais à la terminer; la nuance est de taille. Car alors il est possible de passer à autre chose, sans remord ni regret et de pouvoir construire sur des bases saines et solides. Cela demande un effort d’ouverture à l’autre mais aussi et surtout à soi.  Mais que vaut-il mieux: être respecté des autres ou croire qu’on en est craint?

Alors, en ce jour de commémoration du cinquantième anniversaire de l’édification du mur de Berlin, essayons d’appliquer les réflexions qu’il a suscité aux autres murs encore debout.


Rien ne peut justifier la violence, par conséquent toute violence doit être condamnée. Là n’est pas le problème.
La question qui se pose n’est pas qui, ni où, ni comment, mais pourquoi. Depuis quelques jours l’Angleterre est le théâtre de violences urbaines d’une telle intensité (si tant est qu’il puisse y avoir une intensité dans la violence) que le Premier Ministre monsieur David Cameron a du interrompre ses vacances en Toscane (Italie) et convoquer en urgence le parlement. Dans son discours le premier ministre anglais explique ces événements par la perte de la différence entre le bien et le mal par les enfants grandissant dans la société:

« I have said before that there is a major problem in our society with children growing up not knowing the difference between right and wrong. » (lien vers le discours)

La question du bien et du mal met toujours mal à l’aise lorsqu’elle apparaît dans le débat politique. Certes la politique et la morale sont liées, intimement, mais n’ont pas la même temporalité et la même fonction vis-à-vis de l’action. La morale et normative et prescriptive dans la mesure où elle indique ce qui doit être fait indépendamment des circonstances et ce qui devrait être fait en toute circonstances alors que la politique a pour fonction de poser une perspective de ce que nous voulons et mettre en œuvre les moyens d’y parvenir. Dans l’idéal la politique suit et recouvre la morale, mais cette congruence est forcément idéale, au mieux et dans la pratique la politique se doit d’être la plus pertinente possible c’est-à-dire de s’approcher autant que faire ce peu la prescription morale avec un soucis d’efficacité et qu’équité.

Comment concilier l’atemporalité de la morale avec l’action politique? David Cameron donne une réponse à cette question un peu plus loin dans son discours en affirmant le besoin d’une justice criminelle qui indique une ligne forte et claire entre le bien et le mal.

« And we need a criminal justice system that scores a clear and heavy line between right and wrong. »

Cela indique que le bien et le mal sont déterminés a posteriori à travers le jugement d’action. Plus que de dire ce qu’il faudrait faire ou pas, cela indique ce qu’il ne fallait pas faire ou pas, ce qui n’est pas nécessairement la meilleure aide qu’on puisse apporter pour éclairer la jeunesse, quelque soit le pays. Ce qu’il faudrait en plus, pour ne pas dire ce qu’il faut, c’est justement une politique: un projet d’avenir (pour reprendre une expression détournée), un projet de société qui indique clairement et avant ce que l’on veut et ce que l’on accepte. Plus que ces valeurs normatives donc ce sont des cadres d’action dont une société et donc sa jeunesse a besoin pour y voir clair.

Dans le cas présent de l’Angleterre la justice a par exemple trancher un cas pratique qui indique donc clairement et fortement la distinction entre le bien et le mal. Un étudiant de 23 ans sans casier vient d’être condamné à six mois de prisons pour le vol de deux bouteilles d’eau au magasin Lidl de Brixton (lien vers la liste des décisions de justices relatives aux événements).

Cela indique clairement que le vol de bouteilles d’eau pour un montant total de 3 livres 50 est mal.

Dans le même temps, dans le même pays, Samir Nasri, le joueur de foot de 24 ans, vient de signer son transfert de l’équipe d’Arsenal vers celle de Manchester City pour la somme de 25 millions d’euros et un salaire brut de 200 000 euros par semaine (lien vers l’article sur le transfert).

La justice ne dit rien sur cette affaire et n’a pas grand chose à en dire puisque cela ne relève en rien d’une affaire criminelle. Par conséquent la justice ne dira pas si cela est bien ou mal. Sans doute également que les intéressés et les amateurs de football trouveront incongrue la question de savoir si cela est bien ou mal, si ce n’est à titre métaphorique pour les équipes et le championat.

C’est pour cela que la question morale est toujours délicate lorsqu’elle est utilisée comme argument politique. Parce qu’elle est toujours biaisée du fait même de la différence de domaine et de temporalité entre la morale et la politique.

Comment expliquer à un citoyen, quelque soit son âge ou sa couleur de peau, que voler deux bouteilles d’eau pour un montant de 3,5 livres (sans même poser la question morale du prix de ces deux bouteilles) mérite 6 mois de prison ferme parce que cela met en péril la société alors que dans le même temps un joueur de football est échangé pour 25 millions d’euros et touche un salaire hebdomadaire de 200 000 euros et que cela est bien parce que cela consolide la société?

Si la question morale se pose pour un acte politique alors il se pose pour tous.

L’une des raisons de ces émeutes vient d’un sentiment d’iniquité dans la société actuelle, d’un déséquilibre entre les extrêmes et la répartition des chances qu’elle propose. Comment croire et accepter la parole d’un Premier Ministre qui propose comme modèle politique une société qui condamne fermement un délit mineur et accepte des salaires sans commune mesure avec le niveau de vie de la majorité? La seule explication qui semble présider un tel dessein est une condamnation de tout vol sans aucune gradation car tout vol met en péril le pacte social et la libre entreprise du capitalisme qui ne limite ni ne contrait aucun échange économique et financier. Or c’est justement cette conception là qui entraine ce sentiment d’iniquité et celui de ne pas être compris ou entendu — et comment le premier ministre pourrait comprendre une situation qu’il tranche en la niant? — et donne le sentiment que le seul échappatoire ou la seule manière de se faire entendre et d’user de la violence. Faut-il donc condamner unanimement et globalement la violence ou la situation qui provoque et permet son usage? La question relève autant de la morale que de la politique.

La difficile position du politique, à travers David Cameron, transparaît avec force et contraste dans la condamnation des réseaux sociaux dans l’organisation des violences.

« Mr. Speaker, everyone watching these horrific actions will be stuck by how they were organized via social media. »

Utilisation des réseaux sociaux qui avait été soulignée et saluée dans les révoltes du printemps arabe (article Wikipédia sur l’utilisation des réseaux sociaux dans les printemps arabes). Preuve que la morale politique n’a pas grand chose à voir avec la morale, puisque le politique semble penser que la moral lui est assujetti alors que justement c’est l’inverse que la moral promeut…

La question qui se pose donc est celle du modèle social que nous voulons afin de déterminer quelle politique nous voulons. Cela implique une véritable politique claire et lisible pour les citoyens et qui leur apparaisse comme juste et équitable, c’est-à-dire morale. Cela passe par le niveau de vie, l’équité des revenus, la justice sociale ou encore l’économie.

Si toute violence est condamnable il faut chercher à comprendre le pourquoi de son explosion. Y remédier a rebours ne résout rien et ne fait qu’aggraver le sentiment de n’avoir ni été entendu ni compris et donc de ne s’être pas exprimer avec suffisamment de force et augure de violence et d’explosions encore pires. N’oublions pas que l’année prochaine Londres sera le théâtre des jeux olympiques.

Cela vaut pour toute interaction entre la morale et la politique. Que le problème surgisse aujourd’hui en Angleterre ne doit pas ne pas alarmer nos dirigeants pour autant.

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