Pour le documentaire “Pourquoi votent-ils FN? » j’ai évidemment dû filmer des électeurs du Front National. En fait des militants très actifs et impliqués puisque les trois qui ont accepté d’être filmés se sont déjà présentés à une élection. Cela reflète la difficulté de filmer la politique et la pudeur fort ancrée d’afficher ses intentions de vote, ce que je comprends et respecte. Si j’ai accepté de filmer ces trois représentants du Front National en toute connaissance de cause, ce n’était certainement pas dans l’idée de leur donner une tribune ou l’occasion de faire de la propagande. C’est là le privilège du cinéaste sur le journaliste…. (suite http://real-fiction.fr/archives/1997)

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Filmer prend du temps et dire cela n’est pas une simple lapalissade, d’autant que le temps que ça prend n’est pas nécessairement là où on le penserait de prime abord.

Tout l’intérêt du documentaire, ou du moins d’une certaine forme de documentaire, est de filmer en minimisant au maximum la profilmie, c’est-à-dire la perturbation qu’entraine le fait de filmer. Simplement parce qu’il n’est pas naturel d’être filmé et donc cela engendre un comportement tout aussi peu naturel, généralement de défense, quelque soit sa forme, mais aussi parfois il est tout simplement pas naturel, au sens habituel, d’être observé dans certaines situations. En particulier toutes les activités de savoir-faires et de compétences s’effectuent le plus souvent dans une sorte d’auto-hypnose, de semi-veille automatique dans laquelle le corps prend le pas sur l’esprit. Dans ce genre de situation l’attention de l’agent se focalise plus sur ce qui ne va pas dans le processus que sur ce qu’il doit faire. Il a une tâche à réaliser, un but à atteindre et il s’y attelle. L’exemple le plus courant sans doute est celui de la conduite automobile: vous ne passez pas les vitesses en décomposant l’ensembles phases nécessaire à cette action à moins que vous n’appreniez à conduire.

L’observation et la caméra induisent deux formes de comportements parasites que le cinéaste cherche justement à contourner: la première est l’auto-observation de l’agent qui se regarde entrain de faire ce qu’il fait. Ce faisant il dépouille le cinéaste de son intérêt propre et donc l’impression d’usurper le rôle du spectateur ou bien de prétendre savoir faire ce qu’il est censé faire. La scène tombe comme un soufflé. L’autre attitude consiste justement jouer tel que l’agent pense que le spectateur voudrait qu’il se comporte. Là l’intérêt n’est plus sur la tâche elle-même mais sur l’agent qui roule des mécaniques. L’effet de spontanéité et de sincérité disparait aussitôt.

Comment faire alors pour contourner la profilmie et filmer la spontanéité et a sincérité, en un mot l’innocence de l’agent?

Une solution efficace tient dans la temporalité: le temps que cela prend d’observer une situation. Lorsqu’un maître artisan transmet un savoir faire, la technique qu’il emploie le plus naturellement et le plus efficacement est l’observation. L’apprenti regarde faire. Et même s’il ne fait que passer le balais ou donner l’impression de ne rien faire d’important concernant la tâche, le geste et le savoir-faire qu’il est censé apprendre, il apprend par infusion lente, par observation, par écoute. Il voit faire l’artisan, et surtout il voit comment il fait. Son attitude, son état d’esprit, sa manière d’amener le geste, de préparer la tache, tout cela est important. C’est une attitude, un comportement qu’il apprend. Et le maître n’a mieux à faire de faire ce qu’il fait et de se laisser observer.

La caméra — c’est-à-dire le cinéaste, l’opérateur — doit se trouver dans la même attitude. Cela exige du temps, de la confiance, de l’observation.

Ce temps on peut le prendre, tel l’apprentissage, sur la durée: observer pendant un long laps de temps avant de commencer à filmer. Mais ce temps on ne l’a pas toujours.

Une autre méthode, tout aussi efficace même si les résultats sont un peu différent, est de prendre du temps à la prise de vue. Filmer quelqu’un pendant un bon moment et vous verrez le résultat. AU bout de 20 minutes son attention baisse, c’est normal et naturel, la caméra filme alors la personne telle qu’elle est et non plus telle qu’elle se donne à voir à la caméra. Poussez les scènes le plus longtemps possible et voyez les portes que cela ouvre sur l’agent.

Cela exige du temps, et cette temporalité se ressent aussi à l’écran. Même si vous monter le tout en coupant à tout va et en rythmant les parties, cette apesanteur se ressent et peut ennuyer, justement parce qu’elle montre et qu’il faut voir, observer, pour comprendre. Mais alors l’image montre une réalité immédiate, fraiche et sincère à laquelle le cinéaste doit se préparer pour la capter au mieux.

Prendre le temps de la spontanéité. Ce n’est pas un paradoxe pragmatique, juste du bon sens de cinéaste…


L’improvisation au cinéma ne concerne, en définitive, que les techniciens, dans la mesure où aucun plan précis, aucune partition n’est donnée a priori de sorte qu’il est impossible de répéter et de préparer le tournage en minimisant tout impondérable au point de de le rendre quasi nu, et de punir tout écart au plan initial comme un erreur d’inattention ou un acte de rébellion.

Le scénario, le storyboard et le plan de tournage ont fonction de partition et de guide normatif. Mais leur absence ne suffit certainement pas pour parler d’improvisation, sinon en un sens péjoratif pour signifier qu’il n’y a pas de film du tout.

C’est l’idée du film qui est nécessaire pour passer à l’acter et à la réalisation. Celle-ci se transcrit sous forme de synopsis, de scénario, de storyboard et autre plan de tournage que pour s’exprimer sous différents dialectes suivant le corps de métier auquel on s’adresse. Le storyboard n’est pas autre chose que le scénario destiné au cadreur. Dans le cas où l’équipe est telle qu’il n’est pas nécessaire d’opérer toutes ces transcriptions, leur absence ne signifie pas leur potentialité, si nécessaire.

L’improvisation n’est donc pas l’absence d’intention. Elle est la mise en acte d’une intention à travers la sélection d’une situation précise sans qu’une description de son déroulement soit arrêté a priori. Autrement dit, une place est laissé à l’expérience, au sens d’imprévisibilité de l’acte lui-même lors de son passage à la concrétisation. L’idée est de ne pas brider la spontanéité du passage au réel par l’acte. Cependant cet acte est souhaité et attendu, en ce sens ses conditions de réalisation sont déterminées et préparées avec minutie de sorte que tout ce qui peut advenir dans le cadre du tournage concoure à l’apparition de cette action à l’exclusion de toute autre. Improviser ne signifie pas s’attendre à rien ou à l’importe quoi, mais au contraire à s’attendre à ce que quelque chose se produise sans savoir quelle forme précise cela prendra.

En somme, plus que d’expérience c’est d’expérimentation dont il faudrait parler, à l’image d’une expérience scientifique qui vise à vérifier, soutenir ou falsifier une hypothèse, c’est-à-dire un élément attendu suivant une certaine compréhension du monde qu’il s’agit de mettre à l’épreuve de ce monde-même. Pour savoir si ce qui advient corrobore ou non l’hypothèse il faut bien que celle-ci ait précisé auparavant ce qu’elle attendait.

De sorte que l’événement ne dit rien de précis sur lui-même sinon sa venue, mais dit beaucoup sur l’hypothèse et donc sur la compréhension du monde mise à l’épreuve. Plus que du monde lui-même c’est de notre manière de l’appréhender qu’il nous informe.

L’improvisation suppose donc la mise en place précise d’un cadre de l’expérience pour provoquer une événement le plus conforme possible à notre attente sans le maîtriser pour autant.

Cela signifie qu’il est possible – au moins théoriquement – d’obtenir d’un participant exactement ce qu’un scénario lui aurait commandé, mais de lui-même. Cela n’est possible qu’avec un travail préparatoire très précis, qui amène le participant à se comporter naturellement de la manière souhaitée.

En somme, l’événement attendu doit être l’action la plus pertinente possible dans les circonstances de la situation. Un travail de bonne intelligence avec l’ensemble des participants et de l’équipe permet cela sans trop de difficulté. Il est même amusant de constater que lorsque ce travail est entamé il est extrêmement difficile et pénible aux participants de ne pas l’achever, un peu comme il est impossible de résister à ne pas tirer la conclusion d’un raisonnement. Un participant qui comprend le processus tout en ne voulant par se faire filmer, ou bien s’évertue à démonter la pertinence du processus ou bien, et plus généralement, revient après un moment en demandant de lui-même à participer et à être filmé pour aboutir le processus.

Il faut ajouter à cela le fait que ce processus ne peut fonctionner que s’il est compatible avec le système de représentation du participant. Un peu comme en hypnose, il est impossible de faire faire à un participant ce qu’il ne veut pas faire, c’est-à-dire quelque chose d’incompatible avec son système de représentation du monde.

D’un autre côté, lorsque le processus est bien établi et construit, le participant est capable de faire des choses dont on ne l’aurait jamais cru capable, ni lui-même d’ailleurs et même que l’on n’aurait pas imaginer. Mais cette inhibition n’est pas totale puisque contenue dans les limites propres de ce qui est acceptable pour le participant et n’est possible que dans une relation forte de confiance réciproque.

Cette surprise de l’action et du passage à l’acte dans un cadre précis et déterminé d’une expérience souhaité et attendue est précisément l’improvisation: le fait que le participant se détermine lui-même dans l’espace qui lui est imparti.

Ce n’est finalement donc que prêter attention à ce que le participant est et fait, de lui-même, dans le monde tel qu’il l’appréhende. Et c’est cette simplicité, c’est évidence, qu’il est justement très difficile d’atteindre et d’observer sans la dénaturer. La spontanéité de l’action dans la représentation, voilà ce qu’est l’improvisation.


La situation de la dette grecque est tragique et n’ouvre que sur un choix cornélien entre le suicide et la mort. Du moins tel qu’il est posé à l’heure actuelle.

La Grèce (le pays n’étant que paradigmatique d’une situation) n’a plus les moyens de payer sa dette qui court et s’agrave de minutes en minutes, et pour essayer de contenir l’hémorragie les bailleurs exigent des sacrifices importants tels que le gel des salaires, l’augmentation des impôts directs et indirects, ou encore la privatisation d’entreprises et d’infrastructures.

Cette logique est aussi absurde que celle que fut en son temps le bonus-malus pour l’automobile. Comment espérer gagner de l’argent avec des impôts et une hausse de la TVA tout en réduisant les salaires et le pouvoir d’achat. C’est ne pas comprendre que le temps cognitif humain n’est ni le temps politique ni le temps économique. Evidemment que les répercutions psychologiques seront plus fortes que les retombées économiques. Un consommateur qui a peur achète moins et donc plus vous lui dites qu’il ne pourra consommer moins vous pourrez espérer lui vendre quelque chose ou en tirer profit. C’est simple comme bonjour, et ce qui s’applique à votre portefeuille s’applique a fortiori à vos concitoyens, qu’ils soient grecs ou pas.

Ensuite, privatiser les entreprises est également un très mauvais calcul. D’une part parce qu’en temps de crise la vente de ce patrimoine n’a aucune chance de recouvrir les créance des bailleurs et d’autre part cela prive l’État de ressources futures liées à ce potentiel économique: c’est donc être doublement sûr de ne pas retrouver son argent: maintenant et demain.

Le gros problème des contreparties exigées au renflouage de la dette (qui n’est lui-même qu’une extension de celle-ci) est qu’il demande à la Grèce qu’hypothéquer son avenir pour rembourser son présent, de sacrifier son avenir sur l’hôtel du présent sous prétextes de dévotions passées.

L’investissement dans un avenir solide seul permet d’espérer remettre le pays sur ses pieds: un investissement massif dans l’éducation et la formation, dans le maillage économique et dans un confort de vie appréciable, ce qui implique de donner au peuple l’outil de production de son avenir, plutôt que de privatiser, il faut nationaliser les banques de dépots et de comptes courants, les entreprises de services, les hôpitaux et les transports, plutôt que de vendre les autoroutes comme en France avec les résultats que l’on voit. C’est en donnant l’envie de vivre que l’homme consent à espérer. Sinon à quoi bon.

Au lieu de proposer à la Grèce de choisir entre la mort (la faillite) ou le suicide (liquider ce qui reste), il serait bon de changer un peu d’ornière et de commencer à penser l’existence sociale du point de vue humain plutôt qu’économique.

[En passant, sans doute est-ce une bonne chose que la France n’organise pas les jeux olympique, si dix ans après c’est la catastrophe (Sarajevo 1984/1992,  Lillehammer 1994/2011, Nagano 1998/2011, Athène 2004/2011…)]


La justice norvégienne a condamné le 17 août 2011, à deux ans de prison, l’artiste Odd Nerdrum pour fraude fiscale. Cette peine est assortie d’une interdiction de peindre durant l’incarcération du fait que la loi norvégienne interdisant les détenus d’exercer une activité commerciale.

Contraindre au silence un artiste n’est pas un cas isolé. En ce moment le chinois Ai Weiwei est assigné à résidence avec l’obligation de se taire tout comme le cinéaste iranien Jafar Panahi, et ce ne sont que la face cachée de l’iceberg. Il semble loin le temps où le mathématicien André Weil pouvait écrire dans The apprenticeship of a mathematician:

My mathematics work is proceeding beyond my wildest hopes, and I am even a bit worried  – if it is only in prison that I work so well, will I have to arrange to spend two or three months locked up every year (p.146)

Le peintre Jean Fautrier trouvra lui asile dans l’hôpital psychiatrique de Châteney-Malabry où il pouvait se consacrer entièrement à son art.

Certes les prisons ne sont pas censées être des havres de paix (bien qu’elles soient censées être des havres pour la paix n’est-ce pas?) ce sont parmi les rares endroits laïcs de réclusion.

Cependant le problème n’est pas tellement où trouver le calme pour créer qui pose ici problème mais bien la possibilité même de créer. Que la loi norvégienne interdise la pratique d’activités commerciales au sein des prisons est une mesure de bon sens qui éviterait qu’elles soient utilisées comme des camps de travail à moindre coût, même aux États-Unis. Le problème est ou bien de considérer l’activité artistique comme une activité commerciale comme c’est le cas dans notre économie actuelle, avec les dérives spéculatives que cela entraine, ou bien de considérer que la création artistique est une activité comme une autre. À La différence de la quasi totalité des autres activités, la création artistique ne peut être déléguée à une autre personne que l’artiste lui-même. La sous-traitance en art ne vérifie pas la transitivité de l’activité artistique (ce n’est pas parce qu’un fondeur coule une statue et non l’artiste lui-même que le fondeur est l’auteur de la statue) pas plus que la commande ou le mécénat. S’il est possible de remplacer un employé dans une structure, il n’est pas possible de remplacer un artiste pou une même tâche. Si je dis que cela vaut pour la quasi-totalité des activités il faut entendre qu’il en va de même pour toutes les activités de création, comme dans le cas par exemple des mathématiques avec l’exemple d’André Weil.

Pourquoi? Et bien parce que par définition les activités de création exigent d’agencer le monde d’une manière inédite auparavant et cela passe, dans l’espèce humaine, par l’individu.  Un individu capable de s’extraire de la structure actuelle de la conception du monde pour en découvrir de nouveaux aspects. La prevue de l’hypothèse de Riemann pour les fonctions zêtas des courbes sur les corps finis que donne Weil en 1940 lorsqu’il est en prison est une avancée importante pour la géométrie algébriste. La création ou la découverte pose le problème de l’auteur et de la propriété de cette création ou cette découverte. La preuve de l’hypothèse mathématique est-elle une création du mathématicien, une découverte de sa part? La question semble à la fois étrange mais difficile à trancher. Qu’en-est-il de l’Amérique: est-ce une découverte de Colomb et en ce sens la propriété lui en reviendrait de droit?

Les idées, comme les vérités mathématiques, n’appartiennent à personne en propre, elles sont simplement des agencements du monde. L’hypothèse de Reimann et sa preuve font parties du monde et sont vraies du fait du monde qui les vérifie et c’est parce qu’il y a le monde qu’elles sont vraies. Affirmer cela n’est pas endosser un relativisme puisqu’il n’est pas possible de changer l’hypothèse de Reimann sans changer le monde dans son entier, mais c’est échapper aussi à un idéalisme naïf qui accepterait la vérité de l’hypothèse indépendamment du monde. Les vérités sont matérielles, à travers le monde dans lequel nous vivons. Découvrir ou inventer, révéler, expliciter et mettre en lumière ces vérités comme les faits est donc tout à fait essentiel pour notre compréhension du monde et notre manière de l’habiter. Si ces idées sont intimement liées au monde cela signifie que le fait de les découvrir est contingent: que ce soit André Weil qui ait prouvé cette hypothèse est un fait contingent, et s’il avait été tué avant quelqu’un d’autre l’aurait sans doute découvert plus tard, ou avant. Tout comme l’Amérique. En ce sens André Weil n’est pas plus indispensable que n’importe quel employé de n’importe quelle structure. Certes, et pourtant l’impression reste que la singularité de André Weil fait peu auraient été capables de faire cette preuve. Peu c’est déjà beaucoup mais pas assez pour les gâcher. Or une simple interdiction d’utiliser du papier et du crayon, ou même simplement de penser, de s’exprimer dans une geôle rouennaise aurait fait taire cette preuve et perdre beaucoup de temps à la pensée mathématique. Un penseur peut donc être remplacé par tout autre, du moment qu’il pense.

Sans dire que les films que pourrait faire Jafar Panahi ou les performances de Ai Weiwei seraient des chefs-d’œuvres (le syndrome Salman Rushdie), le fait même de priver le monde d’un possibilité est l’amputer à jamais d’un agencement possible, c’est couper une branche de l’arbre de l’évolution avant de savoir où elle mène, c’est atrophier la pensée humaine de ce qui pourra la faire s’épanouir, c’est refuser l’avenir et barricader le futur. Le changement et l’évolution font peur parce qu’ils sont dynamiques, ouvrent vers l’inconnu et le risque, mais ils sont nécessaires parce qu’ils font partie intégrante de la structure du monde. Si nous n’avions pas besoin de penser l’évolution aurait depuis longtemps fait l’impasse sur la pensée.

Vous me direz que si l’argument était si efficace pourquoi reste-t-il de la bêtise? Sans doute pour qu’elle soit combattue par la pensée, justement…

Empêcher un artiste de créer tout comme un individu de s’exprimer c’est refuser l’humanité de l’humain, c’est vouloir vivre dans un monde qui n’est pas celui dans lequel nous vivons.

Cela dit la question de la propriété et du commencer des idées, de l’expression et de la création reste à poser, mais c’est une question qui touche la société et non l’individu.

 


La notion de justice est difficile à cerner d’un point de vue individuel, et le contraste avec la procédure du système américain que les français ont appris à connaître ces derniers mois met le doigt sur la distinction entre justice et vengeance.

Ce qui a surpris dans un premier temps est que dans la procédure pénale américaine ce n’est pas la plaignante qui accuse mais l’État par l’intermédiaire du procureur. Cela souligne avec insistante le fait que la justice se rend au nom de la société et non pas d’un particulier: il s’agit de trancher les comportements acceptés socialement et non pas demander dommage et réparation pour un préjudice subit, ce qui intervient dans la procédure civile. Vouloir remplacer les juges et décider soi-même ce qui est Bien ou Mal ou ce que l’on accepte ou pas n’est pas rendre justice mais se venger. Vengeance qui est le terreau de l’injustice et du désordre social.

Dans l’affaire DSK, la justice a tranché et acté un non-lieu. Dire cela n’est pas dire que le prévenu n’a pas commis d’acte mais c’est dire qu’il est impossible de justifier que cet acte relève d’un crime ou d’un délit répréhensible socialement. Tout au plus l’acte est-il “déplacé » mais ne remet pas en cause les fondements des interactions sociales tolérables et tolérées.

La justice en tant que telle ne relève pas de la morale au sens religieux du terme. La justice ne tranche pas le Bien ou le Mal avec une capitale mais le bien et le mal selon la société et encore par abus de langage.  La justice se contente de manifester la norme sociale d’un groupe donné, ni plus ni moins. Cela signifie qu’il est possible de ne pas être en accord avec cette norme et donc de s’exclure de ce groupe ou de vouloir le réformer pour changer le système de normes et de règles qui scelle le pacte et le contrat social.

Une fois que la justice a tranché selon cette norme, la règle veut que tout membre du groupe relevant de cette norme, accepte cette décision au nom de la société. Cette décision doit être aussi franche que le jugement et ne souffre d’aucune nuance. Soit la décision est acceptée soit elle est rejetée en bloc. Ce caractère absolu de la justice est nécessaire pour préserver la cohérence et mettre un terme à une régression ad infinitum de l’incrédulité. La paradoxe carollien de la tortue qui comprend le verdict et en reconnaît la validité mais ne l’accepte pas touche aussi bien la déduction logique que la décision de justice [What the Tortoise Said to Achilles, Lewis Carroll] . Ne pas accepter la décision de la justice c’est vouloir faire vengeance et passer outre la société, douter de la capacité à la justice d’évaluer un acte ou un fait vis-à-vis de la norme sociale et vouloir qu’elle le fasse suivant un critère absolu et transcendant de Bien et de Mal et donc confondre justice et morale. Mais aussi c’est penser que la rumeur est suffisante pour justifier une réponse à un acte, un fait ou un comportement, alors même que le propre de la rumeur et de ne pas être justifiée, c’est donc demander justice sans justification et revêtir l’attitude de la tortue.

L’acceptation d’un décision de justice demande du temps.

Or mémoire et temps ne font pas nécessairement bon ménage, paradoxalement. La mémoire exige un tri et une sélection d’éléments à retenir, et ceux qui sont considérés moins importants, moins intéressants ou moins pertinents s’estompent peu à peu ou être tout à fait oubliés. Et avec une bonne communication et une dose de manipulation il est possible de forcer à la sélection de certains faits, par lavage de cerveau, propagande, dissimulation d’information ou autre méthode.

En politique, l’un des moyens d’effacer la mémoire des citoyens s’appelle la “traversée du désert »: en se mettant à l’écart et en se faisant oublier un peu le pubic fini ou bien par vous oublier ou bien par oublier ce qui l’avait amené à vous déprécier. Ainsi avec du temps, des informations savamment dissimulées, tues ou romancées il est possible pour un ancien premier ministre condamné de redevenir ministre au bout de quelque temps, et c’est comme cela que des ministres en exercices ne sont pas aussi irréprochables au yeux de la justice tout en restant en exercice (par exemple un article déjà ancien de l’Express avec la liste des personnalités politiques condamnées et élues, ou ici un diaporama de 20 Minutes).

Dans le même ordre d’idée un footballeur comme  Franck Ribéry ou Karim Benzema peut avoir eut recours aux services d’une prostituée mineure (la fameuse Zahia) sans pour autant que cela porte à conséquence sur leur carrière, Franck Ribéry venant par exemple d’être rappelé pour porter les couleurs de l’équipe de France de football. Cela est probablement rendu possible autant par ses capacités propres et son talent que par l’oubli de la part du public de ce comportement déplacé (dépêche AFP reprise par Le Point).

En définitive qu’importe l’évaluation d’un comportement, d’un fait et d’un acte au regard de la morale absolue (si jamais cette notion a un sens) pour la société s’il est conforme à la justice, c’est-à-dire, par abus de langage là encore, conforme à la morale sociale. Et la justice est passablement ennuyeuse pour une large portion du public qui tend ou bien à ignorer ou bien oublier ses décisions.

Suivant ce qui précède, aux vues des qualités et des compétences de Dominique Strauss-Kahn il est fort à parier qu’après une traversée du désert il puisse à nouveau exercer des responsabilités politiques de premier plan. Comme quoi la morale et la mémoire ne sont pas un couple bien fidèle.


C’est une chose de savoir faire quelque chose s’en est une autre de savoir qu’en faire. Gilbert Ryle établit la distinction entre « knowing how » and « know that » dans The Concept of Mind (1949). Le « savoir comment » (knowing how) désigne un savoir d’aptitude, une capacité ou une compétence, le « savoir que » (knowing that) est un savoir propositionnel, une connaissance théorique. L’objectif n’est pas ici de participer au débat philosophique copieux sur cette distinction, mais de mettre en perspective une situation banale à l’aune de cette distinction.

Le problème est trivial: l’accès à l’outil voire à son maniement est-il suffisant pour développer la compétence de son usage? Posons le en des termes plus simples encore: le fait de pouvoir acheter un logiciel de montage ou de graphisme est-il suffisant pour être monteur ou graphiste? Le fait d’acheter une caméra professionnelle fait-il ipso facto de son propriétaire un cinéaste?

La réponse immédiate est claire, sans appel et négative. Et pourtant elle demande justification.

Le problème se structure en différentes strates. D’un côté le développement et la diffusion des outils au sein du plus grand nombre, marque une avancée sociale et démocratique et ouvre la porte à une évolution possible liée à l’étendue des possibles explorés simultanément. L’accusation d’assassinat de mozarts vacille si tous ont accès à des moyens techniques d’expression suffisant. D’ailleurs les prétendants ne se privent pas d’inonder copieusement tous les canaux de diffusions mis leur disposition, en particulier sur internet. Cependant le nombre nuit à la lisibilité et s’il est possible qu’un génie se trouve parmi cette multitude, son cri est étouffé par le brouhaha ambiant et le rend presque plus inaudible que s’il prêchait au milieu du désert. Autrement dit l’accès aux moyens d’expression ne favorise pas l’identification de la qualité de ce qui est exprimé. Ajoutez à cela que des dits outils améliorent considérablement la qualité moyenne de rendu et brouille d’autant les cartes.

Cette difficulté se pose pédagogiquement également. L’idée de croire que de former de simples exécutants sachant manier les outils sans savoir pourquoi est une erreur, pour deux raisons: la première est que la manipulation de tels outils peut se faire facilement hors des sentiers classiques de formation et que donc la formation en question ne peut se contenter d’offrir ce que la lecture du manuel ou un tutoriel peut fournir, ensuite, la seconde, parce que la maîtrise de l’outil n’est pas suffisante pour en déterminer l’usage. L’intérêt de former des graphistes par exemple est non seulement de former des exécutants mais aussi des « graphistes » (sans parler pour autant de « directeurs artistiques » tant le terme est galvanisé et flou), c’est-à-dire des personnes capables de penser graphiquement, d’exprimer visuellement un propos articulé et donc à même de choisir la représentation la plus pertinente pour le faire. Posée ainsi la chaîne de production du graphiste est inverse à celle initiale: il faut d’abord former le graphiste à penser et à s’exprimer visuellement et ensuite le former aux outils lui permettant de réaliser et de concrétiser cette expression. Évidemment que la connaissance des outils permet d’approfondir la pensée elle-même et que l’un ne devrait pas aller sans l’autre, bien qu’il se rencontre des “directeurs artistiques » ou chargés de communication qui ignorent tout de la chaîne graphique et des exécutants qui ne pensent pas graphiquement, si jamais. Cet exemple est généralisable et ne vise aucune corporation, cela va s’en dire.

Le risque de l’outil est de s’y enfermer et de s’en retrouver prisonnier. Or l’outil, en particulier informatique se démode très vite et s’affine toujours plus et plus vite: les logiciels de graphisme ou de montagne d’il y a dix ans font offices de dinosaures et font rire les étudiants d’aujourd’hui sans savoir qu’ils seront tout aussi vite dépassés sous peu. Mais le pire étant de constater que les étudiants (là aussi la généralisation n’a qu’un but rhétorique dramatique) formés sur un logiciel sont désarçonnés devant un autre logiciel répondant aux mêmes fonctions: par exemple passer d’Indesign à QuarkXPress ou de Premiere à Final Cut, or même si la présentation et la couleur diffère ces outils sont censés être similaires et comparables.

De manière plus extrême encore demander à des étudiants en graphisme de concevoir un chemin de fer sans ordinateur les laisse aussi cois que perplexes, ou bien à des étudiants en montage comment faire un fondu enchainé avec de la pellicule les déboussolent complètement. Loin de prôner le retour à table à dessin ou à la table de montage, il faut s’inquiéter que le passage à l’informatique créé un fossé si infranchissable entre ces pratiques alors que ce sont les mêmes. L’objectif est dans tous les cas de faire de la mise en page ou d’assembler des plans. Le fondu enchaîné est le même dans son principe sur pellicule ou sur fichier numérique, il s’agit dans tous les cas de faire disparaître un plan par sur-imposition d’un autre de sorte que le premier s’estompe au profit du second. Comprendre cela c’est comprendre le mécanisme de ce qui est exprimé et c’est pouvoir élaborer ensuite une manière de l’exprimer: d’abord filmer un plan dont la luminosité baisse de plus en plus par fermeture du cache puis la superposition sur ce plan d’un autre dont la luminosité augmente de plus en plus par ouverture du cache de sorte que l’exposition de la sur-impression soit identique à celle des plans antérieurs et postérieurs et que l’atténuation en fondu sortant corresponde au fondu entrant du suivant dans l’impression. Il y aurait certainement une manière plus claire d’exprimer cela mais l’idée est là. Cette opération peut s’effectuer aussi bien avec une caméra argentique que numérique et se faire sur une table de montage (impliquant un re-filmmage) que sur un logiciel, mais plutôt que de mettre un filtre de transition vidéo pré-formaté, comprendre le mécanisme permet d’interagir directement sur les clips simplement en jouant sur la courbe de luminosité et la superposition. Savoir élaborer un chemin de fer avec une règle et un crayon sur du papier permet de commencer par constituer un gabarit avant de vouloir directement assembler des éléments donnés.

Il est possible de monter proprement sans jamais avoir vu de pellicule et de faire de la mise en page sans jamais utiliser de crayon si et seulement si la méthodologie employée est comparable et compatible avec elle utilisée sur une table de montage ou une table à dessin tout comme avec tout autre outil permettant de faire du montage ou de la mise en page. L’outil en lui-même est donc secondaire dans le processus. L’important alors étant de savoir que faire  pour savoir comment le faire. Le savoir théorique exige réflexion et recul sur ce qui est fait alors que la réalisation en elle-même exige simplement l’action. Mais l’action exige une direction. C’est pour cela qu’il y a des directeurs artistiques pour donner une perspective aux exécutants.

Mais l’opposition entre le savoir que et le savoir comment n’est pas une lutte des classes. Il ne s’agit pas de mettre face-à-face les cols blancs et les vestes bleues. Ce serait une terrible méprise. Le « savoir que » dessine une perspective, il faut prendre ce terme au sens fort. Alors que le « savoir comment » sait déjà ce qu’il faut faire et sait le faire, le « savoir que » examine comment ce qui est fait l’est afin de le corriger ou l’améliorer mais aussi et surtout doit chercher à savoir ce qui peut être fait: défricher des possibles, ouvrir des espaces et des horizons que le savoir comment devra peupler et occuper. Élaborer des hypothèses, élargir le champ des possibles, innover, créer, anticiper est l’une des fonctions du savoir théorique justement parce qu’il est théorique et abstrait et peut donc se soustraire à la contingence du présent. C’est parce que l’on cherche à exprimer de nouvelles formes d’articulation entre des plans que l’on cherche à développer de nouveaux outils de montage.

Les fonctions du « savoir comment » et du « savoir que » sont dont distinctes et différentes et c’est cela même qui justifie leurs complémentarités et donc leur nécessité. Se passer de l’un ou de l’autre c’est amputer sa capacité d’action et limiter considérablement son environnement.

Penser que dire suffit à dire quelque chose  et vouloir faire l’impasse sur le savoir que, et c’est ce qui rend si pauvre et si confus la masse inouïe de billevesées en tout genre qu’apporte le ressac des sites d’expressions personnelles, plus ou moins collaboratifs. Mieux vaut finalement quelqu’un qui se contente d’un savoir théorique, au moins il se tait et applique d’adage wittgensteinien  qui préconise le silence pour ce que l’on ne peut dire (« Whereof one cannot speak, thereof one must be silent », Tractatus Logico-Philosophicus, proposition 7), qu’il faudrait amender en ajoutant que ce qu’il vaut mieux garder le silence quand on n’a rien à dire et chercher comment exprimer ce qu’on ne sait dire.

Si le « savoir comment » et le « savoir que » sont deux choses différentes et complémentaires, l’ordonnancement de cette paire est capitale. Commencer par le savoir comment est se limiter à ce que l’on sait déjà et à son environnement connu et donc laisser aucune marge de manœuvre à un savoir théorique cantonné à un méta-discours ratiocinateur qui aura bien du mal à passe pour autre chose que rabat-joie et en retard sur la réalité.

Débuter par le « savoir que » au contraire c’est donner le temps à l’observation, la planification, l’exploration, l’audace, la perspective pour chercher ensuite comment atteindre cet horizon remarqué, aperçu, attendu, souhaité, désiré. C’est construire, améliorer, développer un savoir comment, des compétences et des outils pour concrétiser et réaliser au mieux cet objectif. En d’autres termes c’est avancer.

Il faut donc faire ce travail de “savoir que ». Tout comme il y a une division du travail dans la société, il y a une division du travail épistémologique et il revient à certains de le faire: les penseurs. Ceux-ci doivent penser le monde au delà de ce que nous en savons actuellement. Ces explorateurs d’horizons inconnu, défricheurs de terra incognita doivent prendre le risque de l’incertain pour cherche à savoir si justement il y a quelque chose à connaître et donc à faire. Ils dessinent d’espace de l’action possible pour permettre de la rendre effective. C’est parce que cet espace a été arpenté par les générations passées que nous sommes des nains sur des épaules de géants, c’est parce qu’il y a eut des Erik le Rouge ou des Christophe Colomb qu’il est inutile de redécouvrir l’Amérique.

Ces avancées sont faites il ne faut ni les nier ni les minimiser, mais il est important de comprendre qu’elles doivent l’être à tous les niveaux à tous moments et par chacun. Les penseurs, quelques qu’ils soient ont le devoir de s’exprimer et de se faire entendre tout comme la société à le devoir de les entendre et de les écouter. Cela implique une prise de risque et de se tenir à la marge de ce que l’ignore sans tomber ni dans la certitude béate de ce que tout le monde sait déjà ni dans l’ignorance la plus grasse. Inutile donc d’écouter ceux qui n’ont rien à dire pas plus que ceux qui pensent dire quelque chose alors qu’il n’en est rien. Le principe de raison resurgit.

Seule l’audace pourra faire avancer les choses et c’est bien la peur de l’inconnu et de la nouveauté qui conforte le conformisme et le conservatisme avec son lot inquiétant de protectionisme, passésisme et intolérance. Cela implique également que le savoir de perspective peut parfois être inattendu et rarement satisfait le démagogue et le populiste. Croire que suivre la pensée molle, le consensus minimal et ce que l’on croit que l’autre pense à partir de ce qu’il fait revient à s’assurer de pagayer à rebours en donnant au public ce qu’il voit déjà plutôt que d’ouvrir sa curiosité et développer chez lui l’attente de ce qu’il voudra voir. Mais il serait tout aussi absurde de croire que choquer ou de prétendre à l’inovation radicale est suffisant pour ouvrir de nouvelles perspectives: l’intérêt n’est pas de se couper de la réalité et de la dénigrer mais de partir de là où elle se trouve pour l’emmener un peu plus loin, cela exige donc une observation et une compréhension du savoir actuel pour le développer à partir de lui-même vers son prolongement et son dépassement. Bien souvent le savoir comment est devenu implicite par le fait de l’habitude, le savoir que doit commencer par le rendre explicite et l’expliquer pour comprendre comment il pourrait être et donc devrait être. C’est un travail plus compliqué et laborieux que les prétendants au génies voudraient le croire. C’est le prix du vrai savoir, celui qui est utile et pertinent: celui qui peut se transformer en action; passer du savoir que au savoir comment.

Plus que l’opposition entre le savoir que et le savoir comment, c’est leur ordre qui importe: l’un ouvre sur l’avenir, l’autre sur le passé. Il s’agit tant d’un choix de société qu’un impératif moral de raison.

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